|

LA MEULE
Depuis l’aube où, travailleuses,
S’unirent en d’incessants couples d’abeilles
Vos mains aux miennes,
S’est dressée,
Haute, la penchante ruche silencieuse :
Notre âme est mûre, érigée.
Gerbes par gerbes que les doigts liants amoncellent
Des quatre points de la plaine de vie,
Elle porte toute la moisson vers le ciel
En une tour ronde comme le monde
Et toute d’or comme le soleil.
Me voici étendu sur la couche de l’ombre
Qu’elle allonge, d’herbe déjà douce reverdie,
Vers le nord,
Et je laisse tourner autour d’elle l’infini…
Les vents ne ruineront point son immobile trésor,
Ni les oiseaux, à lui dérober quelque épi.
Etendu à son ombre je peux enfin fixer l’azur
Et je décourage le sort.
Midi…
Tout nous rassure :
Les bois quittés et leur nuit d’inquiétude
Ne sont plus qu’un nuage bas au loin pesant
Encor aux limites marines des champs ;
Les champs sont aplanis des houles mûrissantes
Reflués en la haute récolte pensante ;
Tout nous rassure, tout nous repose des travaux vains et ru Tout est vide, tout est plus clair.
Les routes blanches ouvrent des sillons stériles de lumière
A travers l’espace moissonné,
Et l’on n’y voit plus s’aveugler
A les suivre on ne sait où
La file des ombres vagabondes
Qui sans savoir comment s’arrêter
Quelque part par le monde
N’importe où !
Couchent tout de leur long dans la pleine lumière
Leur sieste résignée…
Midi.
Des rayons tombent du toit de blé
Sur nous, à travers l’ombre,
En chutes lourdes de leurs têtes scintillantes d’épis
Qui se brisent, et à nos côtés
Tassent une légère litière, —
Chutes sans doute présages des vives pluies d’étoiles
Qui la prochaine nuit pure de conscience mûrie
Glisseront du toit de blé
Sur nous, en éparpillement de gouttes claires
Comme la rosée d’une paix royale.
Mais plus immobile, n’est l’heure.
Le vent du soir se lève
Qui disperse les rayons drus comme des pailles.
Les voix reprennent du labeur ;
Les ombres des routes se lèvent
Secouant leur sommeil de lumière.
Un frissonnant désordre de sonnailles
Annonce l’approche des troupeaux
Qui paissent plus près de leur clos ;
Le berger gourmande l’émoi des chiens ;
Les brebis bêlent ;
Tout s’inquiète encor des travaux,
Avant la nuit, rudes et vains,
Tandis que vont, dolents, les grands bœufs blancs
Déjà, qui sur le retour des choses éternelles
Promènent la herse qui nivelle…
Serait-ce l’heure ?
— Une cloche grave tinte au loin, —
Où les étoiles encore blêmes
S’assemblent sur notre bonheur
En diadème !
Serait-ce l’heure ?
Serait-ce déjà leurs bruissantes descentes
Qui froissent le chaume au-dessus de nous ?…
D’étranges choses tombent sur nous…
Debout, sœur !
Un éclat de bois mort m’a blessé au front,
Notre fime ne nous protège plus de sa moisson ;
Vois, de confuses ombres la pillent,
Sauvages, avec des bras fous
D’hommes et de filles,
Et des bâtons
Qui l’auront, par bottelées, bientôt démolie,
Comme si rien d’elle n’était à nous…
O sœur aimée, viens ! fuyons, fuyons…
La ruche d’or s’écroule dans la nuit !
N’aie point de crainte, ne pleure ;
Tu vois : il n’est pas d’étoiles qui descendent
Couronner d’immobile bonheur ;
Il faut sans doute qu’elles restent là-haut guider
Les reposés du jour vers le soir ruinés
Qui reprennent leur marche dans la nuit.
Ne pleure point : nous n’avons rien perdu
Qu’une paix oisive, présomptueuse.
Notre amour était trop stérile d’avoir cru
Assurer une richesse entière de vie
De la prompte récolte mûrie.
Ne pleure point ; nous n’avons rien perdu :
L’âme neuve qu’on érige, tous, bientôt, la détiennent.
Espère ; unis seulement bien fort aux miennes
Tes petites mains d’abeille travailleuse :
Il nous faut reconstruire notre âme chaque année ;
Le trésor reste en nous des fleurs, des graines,
Inépuisé,
Et nous retrouverons pour des semailles heureuses,
Par-delà les bois et la nuit,
Une aube nouvelle, des sillons, des plaines…
ROBERT DE SOUZA ( 1864 - 1946 )
|