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LA COCCINELLE
Elle s’est posée là, tout à côté, sur la planche lisse de mon bureau. Dire
d’où elle vient, je ne pourrais. Elle n’est ni plus jolie ni plus remarquable
que les autres coccinelles. Minuscule demi-sphère rouge pointillée de grosses taches noires, cet être délicat vit, marche ou, s’aidant d’un battement de ses ailes diaphanes, sautille sous mes yeux.
Depuis deux jours, je contemple ses ébats, aux abords de ma machine à
écrire. Celle-ci, véritable usine à verbes, industrieuse sous mes doigts, fait
claquer son rythme dans la pièce, en rafales inégales mais persévérantes.
Manifestement ce gros monstre mécanique tient en haleine, plus que de
raison, mademoiselle Coccinelle. Voilà qu’elle voltige sur une des touches
grises. Je m’arrête, ému de sa fragilité. Elle trottine à une cadence régulière,accomplissant, en quelques secondes, le parcours d’une circonférence,entourant la lettre a de sa mobilité fuyante. Puis elle descend ; je la perds de vue. Aussitôt après, je la découvre, dans une demi-obscurité, continuant sa course, le long du levier de la touche et pénétrant dans les profondeurs mystérieuses, dans le ventre même de la machine.
Vite elle disparaît. Je me penche. Sa situation m’apparaît désespérée. Je
saisis un crayon, lui olfie une planche de salut. Elle s’accroche et la voilà,
grâce à mon geste de traction, emportée dans les airs. J ’agite le crayon, elle tombe. Je continue les travaux de ma routine dactylographique, sans plus penser à la bestiole. Les mots s’alignent sur le feuillet blanc ; aucun n’échappe à la chaîne ; c’est une vraie procession de jambes noires sur un tapis de neige.
Ils ont chacun leur place, je ne supporte aucun égarement ; s’ils tentent de
dissimuler certains de leurs membres, par une marche arrière et une frappe nouvelle, je les force à rentrer dans le rang, bien visibles.
Mais zut ! de nouveau Coccinelle fait des siennes. Elle atterrit sur le
tabulateur. Encore un peu, mon pouce l'écrasait sous sa masse. Il n’en est rien cependant. Elle marche, elle marche, coccinelle ; jamais lasse, elle poursuit son chemin. Je ne sais ce qu’elle cherche ni quel secret travail elle parachève.
Son ardeur, pourtant, m’importe. Je m’arrête encore et la suis un long
moment; J’éprouve quelque peu le sentiment d’être un ogre au grand cœur, observant la faiblesse d’un lilliputien. Mais la machine à écrire, elle, n’a pas d’amour et mon patron affairé oublie souvent lui aussi, d’en avoir :
- Alors, vous l’avez teminée, cette minute ; dépêchez-vous, je suis pressé,
crie-t-il de l'autre bout de la pièce.
Aussitôt, comme par réflexe, je remets en marche l'instrument. Les mots
coulent à nouveau , comme d’habitude, sous le flux de mes doigts mécanisés.
Nous ne formons plus qu’un et tant pis pour l'insecte qui hante les lieux !

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