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Démocrite et les Abdéritains (Jean de LA FONTAINE)

le samedi 23 novembre 2013, à 18:24. Posté par COLLECTIF (auteur : Jean de LA FONTAINE)






Démocrite et les Abdéritains



Que j'ai toujours haï les pensers du vulgaire !
Qu'il me semble profane, injuste, et téméraire ;
Mettant de faux milieux entre la chose et lui,
Et mesurant par soi ce qu'il voit en autrui !
Le maître d'Epicure en fit l'apprentissage.
Son pays le crut fou : Petits esprits ! mais quoi ?
Aucun n'est prophète chez soi.
Ces gens étaient les fous, Démocrite le sage.
L'erreur alla si loin qu'Abdère députa
Vers Hippocrate, et l'invita,
Par lettres et par ambassade,
A venir rétablir la raison du malade.
Notre concitoyen, disaient-ils en pleurant,
Perd l'esprit : la lecture a gâté Démocrite.
Nous l'estimerions plus s'il était ignorant.
Aucun nombre, dit-il, les mondes ne limite :
Peut-être même ils sont remplis
De Démocrites infinis.
Non content de ce songe il y joint les atomes,
Enfants d'un cerveau creux, invisibles fantômes ;
Et, mesurant les cieux sans bouger d'ici-bas,
Il connaît l'univers et ne se connaît pas.
Un temps fut qu'il savait accorder les débats ;
Maintenant il parle à lui-même.
Venez, divin mortel ; sa folie est extrême.
Hippocrate n'eut pas trop de foi pour ces gens :
Cependant il partit : Et voyez, je vous prie,
Quelles rencontres dans la vie
Le sort cause ;
Hippocrate arriva dans le temps
Que celui qu'on disait n'avoir raison ni sens
Cherchait dans l'homme et dans la bête
Quel siège a la raison, soit le coeur, soit la tête.
Sous un ombrage épais, assis près d'un ruisseau,
Les labyrinthes d'un cerveau
L'occupaient. Il avait à ses pieds maint volume,
Et ne vit presque pas son ami s'avancer,
Attaché selon sa coutume.
Leur compliment fut court, ainsi qu'on peut penser.
Le sage est ménager du temps et des paroles.
Ayant donc mis à part les entretiens frivoles,
Et beaucoup raisonné sur l'homme et sur l'esprit,
Ils tombèrent sur la morale.
Il n'est pas besoin que j'étale
Tout ce que l'un et l'autre dit.
Le récit précédent suffit
Pour montrer que le peuple est juge récusable.
En quel sens est donc véritable
Ce que j'ai lu dans certain lieu,
Que sa voix est la voix de Dieu ?



Jean de LA FONTAINE (1621-1695)



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commentaires ( 3 ) (Ajouter un commentaire)
salus le samedi 23 novembre 2013, à 22:16
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C'est très bien écrit, mais j'ai toujours trouvé La Fontaine imbuvable !
...Et, outre que ce Monsieur à tout piqué à Ésope, je n'ai jamais aimé les fables ! (Toutes opinions subjectivement personnelles ! )
- un vers (le onzième en partant de la fin) m'étonne ; et, malgré ce dix septième siècle enrubanné de phrases et de façons fleuries, me semble erroné, pourtant je n'arrive pas à le "transformer" de manière satisfaisante...
Mystère ! (forte récompense à qui, etc.)
- je pense à un défaut du net (ou de mon jugement) car si je ne le goûte point, je tiens La Fontaine pour un vrai professionnel de la prosodie et du vers !
Y a-t-il plantus ?
Salus

salus le dimanche 24 novembre 2013, à 10:56
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...quelques recherches plus tard, je fais mon mea-culpa :"ménager", en plus du verbe, se peut aussi être le masculin de
"ménagère", autant pour moi !
A plus,
Salus

Collectif le dimanche 24 novembre 2013, à 11:49
Vérif faite aussi, tout est bon.
Une bonne journée pour toi.

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