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Tristesse des bêtes ( Jean RICHEPIN )

le mercredi 08 janvier 2014, à 17:15. Posté par COLLECTIF (auteur : Jean RICHEPIN )





Tristesse des bêtes




Le soleil est tombé derrière la forêt.
Dans le ciel, qu'un couchant rose et vert décorait,
Brille encore un grenat au faîte d'une branche.
La lune, à l'opposé, montre sa corne blanche.
Vers les puits, dont l'eau coule aux rigoles de bois,
C'est l'heure où les barbets avec de grands abois
Font, devant le berger lourd sous sa gibecière,
Se hâter les brebis dans des flots de poussière.
Les bêtes, les oiseaux des champs, sont au repos.
Seuls, le long du chemin, compagnons des troupeaux,
Sautant de motte en motte après la mouche bleue,
On entend pépier les brusques hoche-queue.
Puis ils s'en vont aussi. La nuit de plus en plus
Monte, noyant dans l'ombre épaisse le talus
Où les grillons plaintifs chantent leur bucolique
En couplets alternés d'un ton mélancolique.
Sous la brise du soir les herbes, les buissons,
Palpitent, secoués de douloureux frissons,
Et semblent chuchoter de noires confidences.
A ce ronron lugubre accordant ses cadences,
Le vieux berger, qui souffle en ses pipeaux faussés,
Fait pâmer les crapauds râlant dans les fossés.
Or, le bélier pensif baisse plus bas ses cornes ;
Les brebis, se serrant, ouvrent de grands yeux mornes ;
Et les chiens en hurlant s'arrêtent pour s'asseoir.

Oh ! vous avez raison d'être tristes, le soir !
Elle a raison, berger, ta chanson monotone
Qui pleure. Il a raison, l'animal qui s'étonne
De l'ombre épouvantable et de la nuit sans fond.
Hélas ! l'ombre et la nuit, sait-on ce qu'elles font ?
Sait-on quel oeil vous guette et quel bras vous menace
Dans cette chose noire ? Ah ! la nuit ! C'est la nasse
Que la Mort tous les soirs tend par où nous passons,
Et qui tous les matins est pleine de poissons.

Vive le bon soleil ! Sa lumière est sacrée.
Vive le clair soleil ! Car c'est lui seul qui crée.
C'est lui qui verse l'or au calice des fleurs,
Et fait les diamants de la rosée en pleurs ;
C'est lui qui donne à mars ses bourgeons d'émeraude,
A mai son frais parfum qui par les brises rôde,
A juin son souffle ardent qui chante dans les blés,
A l'automne jauni ses cieux roux et troublés ;
C'est lui qui pour chauffer nos corps froids en décembre
Unit au bois flambant les vins de pourpre et d'ambre ;
C'est lui l'ami magique au sourire enchanté
Qui rend la joie à ceux qui pleurent, la santé
Aux malades ; c'est lui, vainqueur des défaillances,
Qui nourrit les espoirs, ranime les vaillances ;
C'est lui qui met du sang dans nos veines ; c'est lui
Qui dans les yeux charmants des femmes dort et luit ;
C'est lui qui de ses feux par l'amour nous enivre ;
Et quand il n'est pas là, j'ai peur de ne plus vivre.

Vous comprenez cela, vous, bêtes, n'est-ce pas ?
Puisque, le soir venu, ralentissant le pas,
Dans votre âme, par l'homme oublieux abolie,
Vous sentez je ne sais quelle mélancolie.



Jean RICHEPIN (1849-1926)





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commentaires ( 10 ) (Ajouter un commentaire)
salus le mercredi 08 janvier 2014, à 19:47
----
Un bonheur de lecture d'un grand poëte,
et qui savait les bêtes !
Mais je détecte une erreur de métrique,
au quinzième vers, dont j'ai peine à croire
Richepin coupable !
Salut !
Salus

Guy le mercredi 08 janvier 2014, à 21:42
Salus, je pense que tu as raison.
La version la plus répandue est celle ci-dessus.
Mais j'ai trouvé cette version, plus cohérente :
"Où les grillons plaintifs chantent leur bucolique"
Guy

salus le mercredi 08 janvier 2014, à 22:31
----
Bravo !
Cher Guy, je suis à peu près sûr que tu as trouvé la vraie version !
(la toile fourmille, hélas ! de ce genre d'erreur)
Plus grave : des livres papier, pompeusement appelés "Dictionnaires anthologique de poésie"
regorgent d’erreurs !
Serrons-nous les coudes, des temps abscons se profilent où la culture délitée semblera de ces débris de vase antique, parcellaires et rares...
Merci pour Richepin, qui ne mérite pas qu'on l'estropie !
(Et je convie notre cher Collectif à rectifier)
Salus
Salus

salus le mercredi 08 janvier 2014, à 22:36
----

Ail ! J'ai "bissé" le paraphe !
(Bah ! C'est comme bisser dans un violon !)
S...

Collectif le mercredi 08 janvier 2014, à 22:43
Désolé les amis, mais vérification faite sur une quinzaine de sites, aucune autre version trouvée que celle ci-dessus.
Bien à vous

Guy le mercredi 08 janvier 2014, à 23:39
J'ai trouvé au moins ces 2 sites-ci :

http://rienquedeschats.canalblog.com/archives/2010/09/19/19044531.html

http://www.poesies.net/jeanrichepinchansondesgueux.txt

Amicalement. Guy

Guy le mercredi 08 janvier 2014, à 23:50
De plus ce petit adverbe de lieu prend ici toute sa place, surtout si on ne place pas de virgule après talus.
Guy

Collectif le jeudi 09 janvier 2014, à 00:11
Ok Guy, et merci de ta collaboration.
C'est corrigé.

Guy le jeudi 09 janvier 2014, à 00:40
Merci à vous pour ce travail.

Salus, soit content Richepin est réhabilité à tes yeux!
Guy

salus le jeudi 09 janvier 2014, à 07:07
----
Authentiquement et positivement ravi !

Ne prenons pas les Poëtes pour des glands, qui se sont pelés le jonc et usés la santé pour nous écrire des merveilles !
...Et s'il se peut quelque rarissime erreur,
dans l'immense majorité des cas, ce sont des trahisons ! (par inconséquence, pas par désir de nuire)
Encore merci à vous deux,
Salus

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