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J’ai moi-même expérimenté la force irrésistible de la pulsion reproductrice. J’ai déposé quatre enfants (cela va plus vite en faisant des jumeaux) sur une Terre qui ne m’avait rien demandé.
J’ai hésité à ajouter à la démographie collective ces demi-lots de mes chromosomes. A l’époque où la question s’est posée (voilà plus d’un quart de siècle), j’étais déjà soucieux d’écologie. Je savais que, si je mettais une famille en route, ce serait pour l’abandonner tôt ou tard sur un terrain encombré de milliards d’autres pingouins à poils rares ; sur des chemins jonchés de pièges et de mines antipersonnel ; avec des marées noires et des déchets radioactifs, des métaux lourds et des pesticides, un air pollué, une eau salie, une terre souillée, des forêts rasées, des océans pillés, des climats bouleversés, des famines et des épidémies ; sans oublier les cyclones, les volcans, les séismes et les tsunamis ; le chômage de chaque jour ; l’insécurité de chaque nuit ; les épurations ethniques ; les camps de concentration et les guerres – civiles, conventionnelles, chimiques, biologiques ou nucléaire. « Nucléaire » au singulier, monsieur le correcteur : il n’y en aura qu’une.
En songeant à tout cela, j’admets que j’ai eu un bref moment de flottement qui n’a duré que quelques années.
Comme je voulais fabriquer ma progéniture par les voies naturelles, et non en éprouvette, j’en ai parlé avec la Femina sapiens qui manifestait le désir d’unir aux miens ses demi-lots de chromosomes. Elle m’a donné des baisers riches en phéromones. Elle a proposé à ma lubricité d’australopithèque haletant la roseur humide et les flagrances d’un certain coquillage qui « entre autres, me troubla ». (L’image est de Verlaine, né l’année de l’extinction du grand pingouin : je savais bien qu’il y avait un rapport !).
Afin de m’encourager à procréer, ma compagne m’a fait observer que je passais mon temps à remâcher mon pessimisme en privé, mais à tenir en public des propos plus optimistes. Dans mes livres, mes articles ou mes conférences, je m’efforçais de démontrer qu’il n’était pas trop tard ; que l’avenir avait un futur ; et qu’on allait enfin extirper de l’humanité la bête infâme qui la ronge.
Le plus sûr moyen de démontrer la sincérité de mon combat consistait à faire des enfants. J’ai fourni la preuve par le spermatozoïde que j’assumais mon rôle d’écologiste impliqué et d’humaniste solidaire.
J’ai semé la petite graine.
Non seulement j’ai jugé l’épisode exquis, mais ce fut mon pari de Pascal. En copulant pour la bonne cause, je validais l’hypothèse d’une planète future douce et accueillante.
Mes enfants se sont faits chair. Je les ai mis dans l’ambiance dès le stade du fœtus en leur racontant des histoires d’ogre et de méchant loup à travers le ventre de leur mère. J’ai observé leur naissance comme on contemple un ciel d’étoiles : émerveillé, mais sans rien comprendre. Voir un bébé s’extraire de celle qui l’a porté pendant neuf mois constitue un spectacle dont la magie surpasse celle des Quarantièmes Rugissants. Attraper dans ses mains le petit être tiède et gluant représente un Himalaya d’émotion. La voilà, ô Courbet, la version complète de L’Origine du monde : non seulement des poils, des lèvres, un clitoris et un vagin désirables, mais du sang, des eaux, du mucus, de la souffrance – et le cri libérateur de la vie !
Mes enfants ont paru, tété, roté, dormi, pissé, déféqué, vagi, souri, marché, parlé, grandi. A présent, ils me comblent. Ils sont aussi intelligents, agréables et modestes que leur père.
Du point de vue de l’écologie, j’ai conscience d’avoir commis une lamentable erreur. Les engendrer fut un non-sens – la pire imbécillité de mon existence, qui n’en a pas manqué.
Avec l’accent provençal, une belle cagade !
(extrait)
Yves Paccalet
« L’humanité disparaîtra, bon débarras ! »
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* Yves Paccalet est un écrivain, philosophe, journaliste et naturaliste français, né le 15 novembre 1945 dans le hameau de Tincave (commune de Bozel), en Savoie.
Diplômé en philosophie de l'École normale supérieure de Saint-Cloud, il participe aux expéditions du commandant Cousteau à partir de 1972 et jusqu'en 1990. Il publie de nombreux ouvrages en collaboration avec l'océanographe, et lance avec lui, en 1981, la Fondation Cousteau.
Il assure pendant plus de dix ans les rubriques « Sentiers sauvages » et « Humeurs sauvages » du magazine Terre sauvage, collabore à Géo Magazine, au Figaro Magazine, au Nouvel Observateur. A la radio, en 2001-2002, il raconte les mystères de l'univers et de la vie sur Europe 1. A la télévision, il présente notamment, avec Priscilla Telmon, la collection documentaire Le Sens de la marche, sur France 5, en 2005.
Yves Paccalet a été président de Green Cross France de 2006 jusqu'à sa démission en août 2008.
Il est auteur de plus de soixante-dix ouvrages dont L'Humanité disparaîtra, bon débarras ! (2006), plaidoyer contre la politique de croissance sans limites, responsable selon lui de l'épuisement de la planète et, à court terme, du risque de disparition de l'espèce humaine dans la violence la plus extrême. En 2009, il publie le premier volume de son ouvrage philosophique majeur, dans lequel il jette les bases de son "matérialisme poétique" et de son "matérialisme ironique" : Le Grand Roman de la vie.
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