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Voici un petit délire tragi-comique, ou plutôt comico-tragique, largement brodé sur des choses que j'ai eu l'occasion de voir dans mon métier.
JE SUIS NEO-NAZI 1 : BIENVENUE DANS LA FAMILLE
Mon Papa et ma Maman sont néo-nazis. Je crois qu’au collège un peu tout le monde sait, et souvent on me regarde de travers. Une fois on m’a même fait enlever mon pin’s croix gammée parce que les signes religieux distinctifs sont interdits. Je comprends, parce que mon Papa, qui est en prison, dit toujours qu’ « Hitler aimait tellement Jésus qu’il l’a vengé. » Donc c’est un peu pareil que la religion, sauf que ce que je n’ai pas encore vraiment compris, c’est si Hitler avait un Dieu. Et pourtant, lorsque j’ai offert une figurine d’Adolf en pâte cuite à Maman pour la fête des mères, aux larmes dans ses yeux on aurait vraiment cru qu’un ange était descendu sur elle, même si la Bible ne parle pas trop des anges à moustache, et qu’une lumière divine éclairait le bunker (c’est comme ça qu’on appelle notre appartement en banlieue de Calais, c’est notre truc à nous, et c’est surtout parce que Papa l’a fait renforcer par un ami artiste qui recycle les blindages de Panzers.) Alors on me dit sans oser me dire tout à fait que ma famille n’est pas normale, mais je vais vous parler un peu d’elle, et vous jugerez. Des joies nous en avons (je me souviens de 2002, je n’avais que 5 ans mais Papa a fait une grande fête le 21 Avril que je n'ai pas oubliée et le quartier non plus, surtout quand Papa et ses amis ont tiré un V2 du toit de l’immeuble), et aussi des peines (comme lorsque Papa est parti en prison : il avait défoncé de nuit la porte de la Grande Mosquée de Paris avec un tracteur Husqvarna ; Papa dit toujours que les marques aryennes sont les plus résistantes, mais à mon avis ce ne sont pas les plus rapides, parce que la police a vite rattrapé le tracteur sur les Champs-Elysées, juste avant qu’il passe sous l’Arc de Triomphe comme c’était prévu).
Voici donc des tranches de ma vie, ni plus ni moins originale que n’importe quelle autre, et j’essaierai de choisir avec soin celles qui montrent que chez nous, on est avant tout une famille.
L’autre jour, il y avait du blitz dans le bunker parce qu'Hermann (Hermann c’est mon petit frère, il a huit ans) voulait aller profaner des tombes à Arras. Maman, elle était pas contente, vu que ce soir-là on mangeait de la choucroute, et elle aime pas qu’on aille faire les fous après la choucroute parce que c'est un plat assez lourd, surtout quand elle a mis du schnaps dedans, et là c’était trop tard pour l’enlever, la choucroute était déjà au four (Papa fait des tas de blagues sur le four, je vous les dirai une autre fois). Alors Hermann a dit qu’il avait déjà passé l’après-midi à bouffer des pretzels devant un Blu-Ray de Leni Riefenstahl et que la choucroute le ferait passer à travers le plancher; Maman (elle a toujours raison Maman) lui a dit que n’importe quoi, qu’il savait très bien que le plancher était renforcé avec des plaques de tungstène, pareil pour les murs le plafond et aussi la porte (qui fait à peu près le poids de la Golf à vide) pour parer à l’imminente invasion sioniste comme dit toujours Papa quand il n’est pas en taule, et qu’Hermann devait manger sa choucroute pour devenir fort et blond. Alors Hermann a dit qu’il avait pas besoin de la choucroute pour aller manier la bombe dans le cimetière d’Arras qui est tout en plat, et là, Maman elle lui a dit (c’est dingue, elle pense à tout Maman) que s’il ne mangeait pas sa choucroute elle voudrait bien le voir pousser la porte à son retour. Sans exagérer, je crois que rien qu’avec la finesse des dialogues qu’on a à la maison, Wagner aurait pu faire deux opéras de plus. Oui... Wagner aurait pu apprécier, mais pour Hermann par contre c’était terrible, il s’est mis à pleurer qu’on le traitait toujours comme une jeunesse hitlérienne, et Maman l’a consolé en lui disant qu’il irait un autre jour et que de toutes façons profaner des tombes juives c’était bon pour les Arabes. Maman, elle est très prévenante comme ça et elle trouve toujours le mot juste, c’est aussi pour ça que je l’aime.
Moi je n’ai jamais vraiment accroché aux profanations. D’abord de jour on peut pas (et c’est dommage, ça rend bien mieux de jour, comme on le voit après à la télé sur toutes les chaînes, mais les croix gammées sont toujours un peu déformées parce que justement ça a été fait avec un éclairage insuffisant) ; c’est comme les tags dans le métro, on doit se cacher, et pourtant c’est de l’art de la rue pareil et les deux seront certainement reconnus un jour. Du coup il faut forcément y aller de nuit, mais moi le noir m’a toujours fait peur, je ne sais pas pourquoi, et même avec un fanal de chantier c’est risqué. La preuve : un jour que Papa profanait dans le Calvados, il s’est cassé la gueule dans l’escalier d’un caveau familial et il a failli laisser un œil sur une étoile de David en marbre. Heureusement, il était avec deux amis qui ne l’ont pas abandonné, cet épisode est une grande histoire de chaleur humaine et de solidarité dit toujours Papa (mais bon, en même temps c’est lui qui avait les clés de la Golf et en plus c’était le seul à savoir conduire), et ils l’ont aidé à remonter les marches ; c’était pas gagné, Papa était à moitié dans le gaz comme on dit, et comme il pissait un peu le sang, il a glissé presque arrivé en haut et il a tout redescendu sur la mâchoire. Ça a fait des tas d’histoires à l’hôpital parce que le chirurgien était arabe et pour opérer Papa ils ont dû l’envoyer aux fraises avec assez de somnifère pour abattre un platoon. A la maison, ça a fait des histoires aussi, mais moins ; Papa a mangé de la soupe aux knödels à la paille pendant un mois, et je crois que Maman était un peu contente de pouvoir enfin regarder Derrick sans que Papa gueule sans arrêt qu’Harry Klein était un sioniste infiltré (à cause du prénom). Une fois, Papa a fait semblant de tirer sur Harry avec le Lüger récupéré quand Papi est mort en Argentine, mais le Lüger était chargé et paf, le coup est parti, ça a réveillé Hermann qui dormait depuis le générique, la balle a ricoché cinq ou six fois sur le blindage des murs, on a eu de la chance de ne pas y rester, et c’est finalement la figurine d’Adolf de la fête des mères qui a pris la bastos dans la moustache. Papa a un bon fond, personne ne peut lui enlever ça, mais c’est vrai que parfois il commet des erreurs. Il est humain après tout, c’est aussi pour ça que je l’aime.
Alors voilà, Hermann n’est pas allé profaner ce soir-là et on est allés se coucher après une rétrospective sur Birkenau. Papa et Maman adorent Arte, mais ils préfèrent regarder sans le son. D’abord parce que le commentateur est souvent à la solde d’Israël et des Francs-Maçons, et puis surtout parce que sans le son ils peuvent imaginer. Moi, j’aime bien imaginer aussi, mais je n’aime pas trop mes rêves, et le soir dans mon lit je reste souvent éveillé dans le noir, même si je vous ai dit que je n’aimais pas trop le noir non plus, et je pense à l’école le lendemain. Des fois j’ai pas envie d’y aller. C’est pas toujours facile l’école, en particulier les cours d’Histoire, parce que quand Papa me les réexplique à la maison ça m’embrouille un peu. Surtout quand ça parle de la Colonisation ou de la Seconde Guerre Mondiale. Papa il dit souvent :
« Jean-Marie a raison d’appeler ça (là il parle de la Solution) un « détail » ; quand les Ricains sont partis foutre sur les Viêts, avec le napalm et des centaines de milliers de morts mon fils, tout le monde était d’accord et on en fait encore des films trente ans après, et même s’ils avaient raison, voilà l’Hypocrisie. » Et là, en général, Papa il s’arrête, et on sent un peu qu’il essaie de voir qui il déteste le plus, les Américains vendus au lobby des youpins ou bien les faces de citron cachés dans les fougères, et qu’il rassemble ses idées pour ne pas dire de conneries. Mon Papa, c’est quelqu’un de réfléchi avant tout, et c’est aussi pour ça que je l’aime.
Pourtant moi je suis content d’aller en Histoire, la prof est jolie, gentille, elle crie pas trop, ça change des documentaires en Super-8 que Papa fait avec ses amis en Alsace, et elle est très, très intelligente. J’essaie de ne pas le dire à Papa, mais je crois que je suis un peu amoureux. En fait, si je ne le dis pas, c’est parce que chaque fois qu’il la croise à la sortie, il fait la même tête que la fois où j’ai joué Othello au spectacle du collège, la veille de l’incendie. Pourtant je ne comprends pas : même si, comme dit Maman, « elle sort du salon de bronzage », elle n’est pas noire, pas arabe, pas chinoise, et je suis sûr qu’elle n’est même pas juive, pourtant les plus durs à repérer. Peut-être que je ne saurai jamais ce qu’ils reprochent à Mlle Singh.
Et puis je sais pas, à l’école c’est pas toujours facile de parler de croix gammées et d'extermination raciale avec les autres ; les profs n’aiment pas, et ils convoquent Papa qui bien sûr ne vient jamais, mais c’est aussi bien je pense, parce que Papa a souvent le Lüger sous un siège de la Golf. Parfois j’essaie de parler de choses moins personnelles, comme par exemple du Président Sarkozy qui est pourtant selon Papa « un type qui veut tellement bien faire qu’on lui pardonnerait presque d’être un manouche », mais même là ça coince.
Alors des fois je me sens un peu tout seul.
Mais mon Papa il dit toujours : « T’en fais pas, va, dans la vie, si tu trouves quelque chose de facile à haïr, tu ne manqueras jamais d’amis. »
C’est un philosophe et un poète mon Papa.
C’est aussi pour ça que je l’aime.
Mercredi 28 Avril 2010
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