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C’est jour de deuil au bunker. Le 7 Janvier, il y a eu Charlie Hebdo, et puis le lendemain matin, Papa s’est fait serrer pour une bête histoire de cocktails Molotov utilisés pour améliorer l’éclairage de nuit d’une synagogue. Il y a un rapport, mais avant de vous l’expliquer, je tiens à dire une chose qui a son importance : Papa n’est pas spécialement anti-Juifs, malgré tout ce que vous avez lu dans mes explications de la dernière fois. Non, il met les Arabes à égalité avec eux, ce qui est une belle preuve d’ouverture d’esprit, surtout quand on sait à quel point il déteste les Juifs. Papa il dit toujours : « Nous ne sommes pas racistes. Un raciste, c’est quelqu’un qui pense qu’une couleur de peau est au-dessus d’une autre, et qui prend n’importe quel prétexte pour le montrer, qu’il l’avoue ou pas. Nous, pas du tout : comme on est blancs, donc sans couleur, on ne peut pas être racistes. On est donc au-dessus de ces races, qui elles par contre sont racistes envers nous, regarde aux infos de TF1 ou BFMTV tout ce qu’elles nous font. Il faut alors essayer de se débarrasser de ce racisme par tous les moyens, même nocturnes, pour qu’au bout on soit tous entre gens non-racistes, et là le monde sera meilleur et beau. » Mon Papa, je l’adore quand il dit les choses aussi simplement et avec des idées aussi claires ; on sent qu’il a longuement parlé avec plein de non-racistes intelligents.
Sauf que là, il y avait Hermann (Hermann c’est mon petit frère, il a 8 ans) qui jouait dans le salon avec un Panzer en plastique qui fracassait une mosquée en Lego, et il a dit soudain : « Mais Papa, on n’est pas vraiment blancs, on est un peu roses. Ça compte pas comme une couleur ? » « Hermann, a dit Papa, il ne faut pas dire que nous sommes une couleur, que je n’entende plus jamais une bêtise pareille, c’est juste que le soleil nous bronze un peu ». C’était la première fois que j’entendais Papa dire que le soleil de Calais nous bronzait ; c’est vrai, ce serait assez dur à cause du parapluie qui protège la tête, mais bref : Hermann a continué, tout en courant dans le salon en faisant voler un Messerschmitt : « Rose c’est une couleur-euh, rose c’est une couleur-euh », et Papa lui a fait copier deux fois la biographie de Jean-Marie Le Pen, qui est assez longue, surtout la partie avec les procès sionistes. Mais Hermann a eu de la chance, parce que ça aurait pu être celle d’Hitler. Il a aussi de la chance que Papa ne pinaille jamais sur ses fautes d’orthographe ; il lui dit toujours « Je te fais confiance ». Enfin, Papa a plus tard félicité Hermann, a terminé avec lui la destruction totale de la mosquée en Lego pendant que Maman nous regardait du seuil de la cuisine avec un sourire ému, et l’incident était clos.
Ça c’était donc un exemple qui prouve que Papa peut détester avec impartialité, mais il y en a d’autres. En voici un récent…
A la Noël 2014, un ami de Papa lui a offert un Coran, pour rire, parce que les amis de Papa sont souvent très forts en blagues, mais un jour je vous montrerai la tête qu’a fait Papa (Maman l’a pris en photo) : c’était à peu près la même que chaque fois que la police vient l’arrêter. En général ça se passe bien avec les policiers, parce qu’avec le temps ils ont fini par se connaître, et souvent quand ils viennent emmener Papa, Maman leur prépare un thé, ils rigolent dans la cuisine et ils parlent de leurs enfants ; même que Maman leur a demandé une fois de penser à prévenir avant de passer, pour être plus présentable et faire un gâteau. Mais malgré toute cette convivialité, vous vous doutez bien que comme Papa a plein de boulot et de projets en cours, il n’aime pas aller six mois en taule, ça lui fait prendre du retard et après il faut le rattraper, et ce n’est pas facile, même s’il a beaucoup de temps libre parce qu’il est toujours au chômage.
Donc bref, je reprends, le coup du Coran a jeté un froid, et le copain tapotait Papa et disait « Mais alleeez, Jean-Marie, rigole ! » sauf qu’en vrai il avait l’air embêté. Il y avait de quoi, ce n’était pas si drôle que ça comme blague, Papa est quand même le gars qui va pendre des chiens aux lampadaires devant les mosquées, alors il faut un peu tenir compte de sa sensibilité ; on n’est pas des brutes, quoi. Là Papa, il est allé décrocher son manteau, le visage pas content, et Maman lui a demandé s’il allait vraiment sortir comme ça un soir de Noël en ignorant toutes les valeurs familiales, et Papa a dit très vite qu’il allait profaner un truc et qu’il serait de retour avant le petit déjeuner. Maman lui a répliqué qu’on n’était pourtant pas le premier samedi du mois, mais Papa est parti quand même sans répondre, et quand il a claqué la porte blindée (600 kilos, c’est lourd), ça a fait trembler l’immeuble, ça a décroché la croix gammée du salon qui venait du Berghof achetée sur un site qui n’existe plus, et ça a réveillé Hermann qui était au dodo et qui s’est mis à pleurer. Hermann, il a le sommeil très fragile ; il n’y a que les sirènes de police qui ne le réveillent plus.
Et voilà, déjà ça ce n’était pas un beau Noël, peu importe qu’ensuite Papa nous ait montré aux infos tout ce qu’il avait fait pendant la nuit, tout seul, en utilisant juste un pistolet à peinture avec du sang de cochon dedans. Mais en plus, deux semaines plus tard, le 7 Janvier 2015, il y avait…
Charlie Hebdo. Et ça…
… Ça, Papa l’a trop mal pris. Maman lui disait pourtant « Mais mon doudou, c’est bien, tu vas voir, tout le monde va lyncher les Arabes et on aura Marine en 2017 », mais Papa était comme un fou et toute la douceur et le bon sens de Maman ne pouvaient le calmer. Parce que lui, il disait que c’étaient les sionistes qui avaient organisé tout ça avec l’aide des Francs-Maçons de la CIA pour discréditer les musulmans, et que peu importe qu’il ait toujours voulu envoyer au grand large l’ensemble des Arabes sur un seul kayak (mais moi je pense qu’il s’ennuierait drôlement sans eux), il n’allait pas se laisser manipuler par les médias vendus à la LICRA. Papa, il sait voir au-delà des apparences, c’est quelqu’un de profond et on ne lui fera pas prendre un turban pour une kipa ; et ça, c’est parce qu’il sait plus de choses que la plupart des gens, vu qu’il a redoublé toutes ses classes depuis la moyenne maternelle jusqu’à la 3e (après, il n’a pas pu faire ses six ans de lycée, il était occupé à Fleury-Mérogis). Et Papa il disait à propos de l’attentat : « Sérieusement, même si ce sont des Arabes, quel crétin d’abruti ferait tomber sa carte d’identité ??? ».
Alors, comme il était sûr que c’étaient les youpins qui avaient fait le coup en manipulant des Arabes et en les piégeant ensuite, il est allé ce soir-là lancer deux-trois cocktails Molotov sur une synagogue, malgré Maman qui lui disait qu’il ne suivait pas la mode du moment, qu’il fallait juste attendre un peu pour les synagogues que ça revienne, qu’il devrait plutôt faire une mosquée comme tout le monde et qu’il allait s’isoler politiquement des frères. Et Papa, il aurait dû écouter Maman ; parce que le lendemain matin, on a entendu la sirène (je pense qu’ils avaient changé de modèle, ce n’était pas tout à fait le même son qu’avant, et je sais bien qu’on ne discute pas les goûts et les couleurs mais je préférais l’ancien), et Maman n’a même pas eu le temps de se faire belle que les flics sonnaient pour coffrer Papa : pendant l’assaut de la synagogue, il avait mis le feu à son pantalon avec un des cocktails Molotov, et en se débattant pour l’éteindre il avait fait tomber sa carte d’identité.
Et là ça s’est moins bien passé que d’habitude, vu qu’un des policiers était nouveau et avait une couleur de peau qu’on ne voit pas la nuit, et même si ses copains ont essayé de le présenter en entrant, ça n’a pas suffi. Il a fallu sangler Papa et l’emporter à l’horizontale, et Maman a ensuite soupiré que ça allait beaucoup mieux avant sans ce genre de provocation.
Donc vous voyez, j’ai bien compris que tout le monde a retenu des choses différentes de cet attentat du 7 à Charlie Hebdo, mais pour moi ça a voulu dire que j’ai perdu mon Papa à cause de tout ça, bien que Maman ait essayé plus tard de me consoler en me disant que quand il sortira il pourra enseigner à mes enfants Mein Kampf ou Houellebecq (même si Papa dit toujours qu’on ne peut pas comparer le génie à l’opportunisme) et sans doute aux enfants d’Hermann aussi, peu importe le changement de couleur des cheveux de Papa dû aux nouvelles lois répressives à l’américaine instaurées par l’israélo-portugais Manuel Valls suite à l’attentat.
Mais quand je me souviens d’une autre époque où les éclats de rire des policiers résonnaient dans la cuisine autour du thé de Maman sur la table en formica éclairée par les flèches du soleil à l’aube, pendant que Papa boudait dans le placard à balais parce qu’il ne voulait pas partir avec eux, je me dis moi aussi que c’était mieux avant. Alors oui, on a le 1178 de Charlie Hebdo accroché dans le salon à côté de la croix gammée du Berghof, Maman a même mis des jolies fleurs dessous et les change tous les trois jours ; oui, les Arabes prennent tellement cher qu’on peut avoir confiance que la prochaine fusillade se passera dans une épicerie de nuit plutôt que dans un supermarché juif ; oui, Marine Le Pen monte si vite et si haut que comme dit Maman, on dirait une fusée bloquée en cinquième ; mais tout ça ne me regarde pas tellement.
Je voudrais juste mon Papa, pour qu’il me dise encore comment rendre le monde meilleur et beau, parce que moi, je ne sais pas.
Jeudi 29 Janvier 2015
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