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Je sais que je vous ai déjà tellement parlé des qualités de Papa et Maman que j’ai pu donner l’impression qu’ils étaient parfaits. Eh bien en fait, non. Bien sûr ils s’aiment comme au premier jour (il faudra que je vous raconte comment ils se sont rencontrés, c’est très beau, vous vous doutez), mais même les plus grands amoureux se disputent parfois lorsque l’un passe les bornes. Aujourd’hui je vais vous en parler, et sans faire de cadeaux pour une fois.
Il y a des moments où tout semble aller tellement bien qu’on ne croirait pas que deux minutes plus tard le bunker (c’est comme ça qu’on appelle notre appartement en banlieue de Calais, c’est notre truc à nous) puisse ressembler à Stalingrad en 42. Ça arrive surtout quand Papa amène son père dans la conversation. Son père, c’est mon Papi, celui qui est mort à 93 ans en Argentine. C’est la faiblesse de Maman : il y a beaucoup de choses qu’elle ne peut pas piffer, mais dans le Top 3 il y a les étrangers qui détruisent la France, une croix gammée faite à l’envers par un illettré, et mon Papi ; et suivant les cas mon Papi remonte dans le score. On m’a dit que je l’ai vu quand j’étais tout petit, une seule fois ; aussi, Papi ne se déplaçait pas beaucoup et recevait encore moins, et pourtant il paraît qu’il y avait des tas de gens qui tenaient à le rencontrer. Pas toujours des gentils, d’ailleurs ; Papa m’a dit que c’était à propos de choses qu’il aurait faites dans un camp de vacances en Allemagne pendant la Seconde Guerre Mondiale, qui étaient des mensonges sionistes mais dont je pouvais être fier, ce qui selon lui résume la position de Jean-Marie. Là, je vous avoue que je n’ai pas tout compris.
Bref, à propos de fierté, un Mardi soir Papa se préparait pour aller faire de l’art dans un cimetière juif qui n’est pas très loin de mon collège. Le cimetière, je l'ai déjà visité cinq fois de jour avec Mlle Singh et les autres profs d’Histoire, mais s’ils savaient combien de fois je l’ai visité de nuit avec Papa, ça ne leur plairait pas, parce qu’il a une approche un peu différente. En tous cas, ce soir-là Papa y allait seul, Maman lui avait fait son sac à dos avec le matériel et un goûter, et pan, Papa a gaffé. Il a annoncé : « Pour l’anniversaire de la mort de mon père, j’ai prévu un truc spécial », et il n’a même pas eu le temps de dire le truc spécial que Maman glissait « Si c’est aussi spécial que ton père, sache que personne dans cette famille n’a envie d’aller manger de la papaye dans la forêt vierge comme lui pendant 60 ans à cause d’une bêtise, et je suis polie ». Moi, ça m’a tout de suite fait penser à une blague que je connais : vous savez comment on ramasse la papaye ? Avec une foufourche.
Mais vu la tête de Papa, il n’a pas dû penser à la blague, ou il ne la connaissait pas, parce qu’il a répliqué : « Mon père était un héros de guerre » et Maman a dit : « Ton père catapultait des hiboux avec une planche à repasser pour faire du ball-trap au pistolet à clous. Pas vraiment un modèle de stabilité mentale pour les enfants ». Papa a expliqué que Papi avait craqué après 1945 et qu’on s’amusait comme on pouvait, mais quand Maman a proposé de descendre lui acheter un hibou chez Jardiland à la fin du repassage, Papa est devenu tout rouge et je suis allé moi-même dans ma chambre faire mes devoirs avant qu’on me le demande, comme chaque fois qu’il y a du blitz dans le salon. Je n’aime pas que Papa et Maman se disputent, mais quand même, Maman avait un peu exagéré en attaquant Papi comme ça : souiller la mémoire des morts, ça ne se fait pas. Ou elle aurait au moins pu attendre que Papa revienne de la profanation du cimetière, pour ne pas gâcher ce qui allait être un bon moment.
Mais ça n’a rien gâché, ils ont fini par faire la paix, et ils ont passé la soirée en amoureux à écouter des disques de Marlene Dietrich jusqu’à l’heure que Papa sorte. On nous a appelés pour la bise, comme toujours quand on ne va pas avec lui, parce que Maman dit qu’en cas de pépin, la prochaine bise pourrait attendre des mois. Je voulais accompagner Papa, mais je sais que quand j’ai école tôt le lendemain je n’ai aucune chance ; Maman ne veut pas que je sois fatigué en cours. Ça n’a pas raté, on a dû aller se coucher.
Et cette nuit-là !!!!!!...
Hermann et moi (Hermann c’est mon petit frère, il a 8 ans), on s’est réveillés à 3 heures du matin parce que Papa et Maman étaient de nouveau en train de se battre dans le salon. On est sortis de la chambre, et voilà : en fait, pour honorer la mort de son père et faire un cadeau-surprise à Maman, Papa avait ramené du cimetière une pierre tombale juive de 70 kilos ; même que comme l’ascenseur était en panne depuis une semaine, il l’avait montée tout seul par les escaliers sur 10 étages en moins de deux heures. Et Maman criait que d’habitude elle ne disait rien pour ces profanations infantiles, mais que là un cap avait été franchi et que ça valait bien les hiboux ; et Papa essayait d’expliquer qu’il n’avait justement rien profané, qu’il avait seulement pris la pierre tombale qui était encore nickel pour que les enfants puissent s’entraîner dessus en toute sécurité à la maison, et que ça ferait joli dans le salon ensuite. Maman a plaqué ses deux mains sur sa figure tout en arrivant à respirer très fort quand même, puis elle a demandé calmement à Papa (mais quand elle est calme comme ça on sait tous qu’elle n’est pas calme) de rapporter cette horreur là où il l’avait trouvée, et sans réveiller les voisins s’il te plaît parce qu’il y en a qui bossent, eux. Papa a regardé la pierre tombale, il devait penser aux escaliers, et il a dit faiblement « Maintenant ? » mais Maman était tellement calme qu’il a fini par partir avec son cadeau, pendant qu’elle le suivait à la porte en lui garantissant qu’elle vérifierait au 13h de TF1 qu’il l’avait bien fait. Et en effet, comme au journal de ce Mercredi on ne parlait que de mosquées incendiées et pas de la tombe, nous avons compris que tout allait bien et qu’il avait obéi. Papa ne l’a pas vu, le journal ; il a dormi pendant quinze heures.
Ça a été dur de rattraper la boulette avec Maman, ça a même pris des jours ; et sans qu’elle ait besoin de rien dire Papa s’est auto-privé de profanations pendant deux mois, ce qui n’était jamais arrivé, sauf en taule mais c’est différent.
Je crois que vous avez tous compris que Maman est d’habitude douce et gentille, et Papa tolérant et compréhensif, mais qu’il y a des choses en ce monde avec lesquelles il est interdit de rigoler.
Dimanche 9 Mars 2015
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