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Aujourd’hui, je vais vous parler du procès suite au braquage. Ce n’était pas le meilleur de Papa, on a vu bien mieux ; comme la fois où il s’est fait attraper à guider un skateboard électrique dans une mosquée avec une bombe dessus à l’heure de la prière ; mais avec Papa, les bombes ça marche une fois sur dix, et bien qu’il ait correctement fait exploser une poubelle la veille, dans la mosquée ça ne voulait plus, et en remontant le câble du skateboard électrique les gens de la mosquée ont facilement retrouvé Papa au bout. Et moi, j’ai bien vu à ce procès-là que tout le monde pensait qu’une bombe, c’était très grave, puisque même le juge était devenu tout rouge, avait du mal à faire une phrase en entier, toussait bizarrement et se couvrait la bouche avec la main ou d’autres choses qu’il trouvait, et à un moment il a demandé une suspension d’audience pendant une demi-heure pour raisons de santé, en s’excusant. Je sentais qu’il était profondément choqué, mais il a dû s’en remettre, parce qu’il avait l’air d’assez bonne humeur à son retour, même s’il essuyait encore quelques larmes. Ce que je n’ai pas compris, c’est pourquoi plein de gens riaient pendant qu’il était parti ; ce n’est pas rigolo, les problèmes de santé.
Mais ça ne veut pas dire que le procès du braquage était entièrement raté ; c’était dans la moyenne, quoi. D’abord, ce qui était nouveau, c’est que cette fois il y avait la télé, avec les journalistes de TF1 et leurs copains, rangés devant le tribunal comme des moineaux sur une ligne à haute tension ; et quand on est passés près d’eux avec Maman et Hermann (Hermann c’est mon petit frère, il a 8 ans), on a entendu les journalistes dire dans les micros que c’était encore un drame du racisme ordinaire et que c’était mal d’être raciste et qu’il ne fallait pas que le Front National en profite, et puis ils ont dit qu’on pouvait quand même se demander ce que ce marchand de papier et ses semblables avaient causé comme fractures sociales dans le quartier pour conduire un père de famille à se révolter de cette façon, et ils ont parlé des étrangers qui ne voulaient pas s’intégrer, et après on n’était plus là pour la suite, dommage, ça promettait. C’était comme à la télé tous les jours dans le bunker, mais plus sympa parce qu’on l’entendait en vrai. J’ai bien aimé.
On n’était pas seuls d’ailleurs, il y avait aussi une bonne partie des membres de la famille, qui ratent rarement les procès de Papa parce que c’est une occasion de se retrouver, et nous on va à leurs procès pareil ; il y avait mon tonton, le frère de Maman, que Maman adore mais qui est grognon et essaie toujours de dire que Papa n’a pas tant de mérite que ça d’être toujours en justice, mais je crois qu’il est un peu jaloux de son succès ; ma Mamie, l’ancienne femme de mon Papi qui est mort en Argentine, celui qui avait un problème de hiboux (elle, elle n’a jamais quitté sa patrie la France parce qu’elle n’aurait pas supporté l’humidité de la jungle, alors elle est restée vivre à Brest), et pas mal de cousins à moi que Maman adore autant que mon tonton, mais elle dit que ce sont des fils de crétins mal élevés qui ont grandi avec les parents qu’ils méritaient, surtout mon tonton, qui est incapable de leur enseigner un « Heil Hitler » au bon angle et les laisse écouter du R’n’B genre Rammstein. Après il y avait aussi plein d’amis de Papa avec des tatouages sur le front et du cuir métallique, mais ils devaient rester dehors parce qu’on les refuse en tribunal comme en boîte, même quand il pleut beaucoup et que le département est en alerte orange.
Et ce qui a été intéressant aussi dans le procès, c’est quand le juge et les autres ont interrogé Adid (c’est le marchand, vous vous souvenez, celui qui a l’air de lire des SMS écrits avec des moufles quand il parle) ; il était venu avec des tas de livres dans un caddie de supermarché, et au lieu de répondre directement aux questions il voulait lire plein de pages avec un accent pas prévu pour, ce qui a fini par énerver le juge, et même Montesquieu ne l’a pas empêché de s’énerver encore plus, de taper sur son bureau et de faire des menaces. Je comprenais le juge ; Adid, il parlait français comme un manuel de tondeuse traduit par des Japonais, mais il connaissait aussi des mots qui peuvent gagner un Scrabble en un coup, surtout si le mot passe par une case compte triple, alors ça donnait des dialogues assez spéciaux. A un moment le juge, qui en avait marre de répéter des mots d’Adid en se trompant, avec Adid qui faisait « non non non » et qui s’expliquait, a fini par sommer Adid d’arrêter de l’appeler « mon frère », ce qui a rendu Adid très triste, il a commencé à parler de la Déclaration des Droits de l’Homme du 26 Août 1789, alors il a eu une amende. Bref, on rigolait bien.
Et à cause d’Adid qu’ils avaient du mal à faire taire et grâce à Papa qui brillait parce qu’il répondait aux questions par « oui » ou « non » (lui, c’est un professionnel), j’ai vraiment cru que ce procès allait tourner en faveur de Papa, comme le coup du sanglier vivant déposé de nuit dans une cantine scolaire du 9-3. Mais bon… vous connaissez la suite : ils ont passé le film de la caméra, et le juge a bien été obligé de déclarer Papa coupable d’attaque à main armée et d’infraction au droit à l’image. Et au moment même où Adid, à qui on ne demandait rien, a pris la parole d’un ton ferme « J’ti jire mon frire, ji pas voulu ça, mi quand l’homme de bien y fit rien, l’mal y triomphe », Papa, lui, a pris un an ferme sans parole. A la fin, le juge lui a demandé s’il avait quelque chose à ajouter, alors il a inspiré profondément (il était beau mon Papa), il s’est dressé noblement et il a dit : « Je n’ai qu’un vœu : que ceux qui m’aiment ne m’abandonnent pas à l’humidité et à la solitude de ma geôle ».
Sauf que cette fois, Maman a décidé qu’on n’irait plus au parloir, elle disait qu’il fallait que Papa apprenne à arrêter de semer des pièces à conviction comme du muguet ; mais même sans nous, Papa a finalement eu son vœu.
Adid et son caddie sont venus le voir en prison.
Dimanche 29 Mars 2015
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