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S’il y a quelqu’un que j’aime autant que mon Papa et ma Maman, c’est bien ma Mamie de Brest (je n’en ai qu’une, la maman de mon Papa ; l’autre, Maman m’a annoncé très doucement un jour de printemps, quand j’étais petit, qu’on ne la verrait plus parce qu’elle était partie rejoindre Hitler). La maman de Papa, elle, elle existe encore ; elle n’a pas voulu suivre Papi en Argentine après la Défaite parce qu’elle ne supporte pas l’humidité, alors elle s’est installée en Bretagne. Elle a plein de rides, Mamie ; Maman dit même qu’on voit qu’elle n’a pas été repassée depuis un moment, ce qui énerve Papa et ils se disputent, alors Hermann et moi on doit quitter le salon, ou la cuisine, ou la gare et je me dis que c’est aussi bien qu’on n’ait pas de barque. Mais en fait Maman aime bien Mamie, et moi aussi, surtout sa petite voix rigolote ; on dirait qu’elle est toujours en mode vibreur.
Mamie a une maison sur une colline qui est très haute, très grande et ça prend un quart d’heure pour en atteindre le sommet ; heureusement la colline, par contre, est petite. De l’extérieur, la maison ressemble à celles des films d’horreur où on entre à plusieurs parce qu’on est en panne, on entend un bruit, on se sépare pour trouver d’où ça vient et on se fait manger un par un de la cave au grenier, c’est très sympa ; mais dedans, les 33 pièces sont bien ordonnées et bien rangées, et surtout il y a plein de tableaux et de statues qui valent des millions, dit Papa. C’est tout ce que Mamie a gardé en 1945, après avoir acheté la maison en vendant les autres tableaux et statues qu’elle avait trouvés pendant la guerre. Ça doit être chouette la guerre, si on trouve plein de trucs comme ça ; quand c’est la paix, on est content quand on ramasse dix centimes dans la rue. Une fois, Mamie a chevroté à Papa, qui s’intéressait à l’art et prenait des notes sur un calepin, « Mêêê oui, c’est cher, tout ce qui est précieux est cher, comme la bague juive, la dent en or ou le loir ». Mamie fait des blagues que je ne comprends pas, mais je sais que c’est des blagues parce que Papa et Maman rigolent, et après Papa demande parfois qu’on lui explique mais ça prend des heures alors parfois il ne demande pas.
Mamie est très joyeuse malgré ses 91 ans, elle est très bien conservée dit Papa, et Maman répond quand on arrive devant la porte qu’elle se demande s’il faut vraiment ouvrir la boîte, et Papa s’énerve et vous connaissez la suite : Hermann et moi on doit quitter la colline et se promener dans les bois quelques heures et jouer aux résistants qui se font capturer et après c’est arrangé, on se retrouve tous pour ouvrir la boîte. Là où Papa et Maman sont toujours d’accord, c’est pour dire que si Mamie est si joyeuse, c’est parce que dans une de ses caves, elle fabrique de l’alcool de betterave maison qui est très bon paraît-il, mais interdit dans le commerce parce qu’il explose à deux mètres d’une ampoule basse consommation. Et d’ailleurs, quand on est chez Mamie, Maman dit toujours à Papa de compter les gorgées de son verre (enfin, c’est toujours servi dans des coupes en métal, il paraît que l’alcool de Mamie ne va pas bien avec le verre, même si ça va bien avec Mamie, qui a plus l’habitude que le verre) ; Maman ne veut pas que la Golf prenne feu si on touche l’allume-cigare par accident. Alors Papa compte : c’est trois gorgées maximum, et c’est Maman qui conduit au retour pendant que Papa chante, et le lendemain Maman fait faire une radio à Papa, juste pour être sûre. C’est vrai qu’il faut être attentif ; Mamie a utilisé une fois plusieurs litres de son alcool pour neutraliser un chêne de 450 ans qui lui bloquait la vue sur un mémorial juif, le chêne s’est transformé en boue et il a fallu deux camions-bennes et une équipe de 30 personnes pour tout enlever à la pelle avant de consolider la colline qui s’était affaissée de quelques centimètres.
Bref, ça c’est Mamie dans les grandes lignes ; passons à l’anecdote vivante, quand on est allés voir Mamie dans sa maison de Brest en automne, pour se sortir de la grisaille de Calais. Maman avait bien fait de prévoir quand même les K-Way, les bottes et les parapluies, parce que pile ce jour-là, on a eu le même temps que chez nous, pas de chance, avec en plus un petit vent qui a déraciné un pommier. Pendant qu’on attendait devant la porte avec Papa qui cognait et Mamie qui ne venait pas, Hermann et moi on est allés capturer des grenouilles dans le ruisseau en bas, et on n’en a pas attrapé parce que ça bouge vachement vite, mais on a attrapé une bonne bronchite à la place le lendemain. Bref, au bout d’un moment on a entendu Papa qui nous appelait par-dessus les hurlements du vent parce que Mamie commençait à ouvrir, ce qui nous a donné le temps de remonter la colline. Quand Mamie a enfin réussi à déverrouiller la porte, on l’a vue toute pimpante et toute rose, qui rigolait déjà.
« Elle est ronde, a dit Maman.
– Heil tout le monde, a dit Mamie en se cognant la main contre le chambranle avec son salut.
– Heil Mamie, on a tous répondu, même Papa et Maman.
– Qu’est-ce que vous attendez, restez pas sous la pluie, a dit Mamie.
– Maman, a dit Papa, tu devrais vraiment avoir un téléphone portable.
– Mais j’en ai un », a répondu Mamie, et elle a sorti un vieux téléphone en poterie avec le truc qui tourne pour faire les numéros. « Pendant une demi-heure j’ai essayé de vous appeler pour savoir ce que vous faisiez, mais ça marchait pas.
– Elle a coupé le fil, a dit Maman à Papa.
– C’est très bien Maman, a dit Papa à Mamie, c’est juste que tu n’as pas de couverture réseau.
– Je crois que c’est évident depuis bien longtemps, a dit Maman.
– Entrons, a dit Papa qui était devenu tout rouge, en faisant les gros yeux à Maman. Réchauffons-nous au coin du feu.
– Aaaaah non non, a dit Mamie, on va se réchauffer avec autre chose, et pour ça, vaudra mieux rester loin de la cheminée, je veux pas d’autres ennuis avec le gouvernement. La dernière fois que je suis partie dodoter en laissant une bouteille de ma gnôle près des cendres chaudes, j’ai abattu un Rafale. Mais y-z-ont rien pu prouver.
– Et vous avez déjà essayé de viser des satellites ? a demandé Maman, et Papa lui a marché sur le pied, et Maman a mis une baffe à Papa, en mode furtif-on-n’a-rien-vu.
– Ah-haaah, a trembloté Mamie, j’aimerais bien, surtout que depuis le coup du Rafale, Echelon surveille de près ma boîte aux lettres en bas de la colline. »
Papa a fait immédiatement à Maman des yeux encore plus gros qu’avant, ce qui demandait un puissant effort musculaire, mais Maman a juste répondu « Oui……… entrons », et alors on est entrés, ce qui était mieux vu qu’il ne pleuvait pas à l’intérieur. On est allés dans le grand salon du manoir, avec d’immenses portraits d’Adolf et d’autres types qui ont certainement dû avoir des prix Nobel aussi.
« Heil ! a fait Mamie en rigolant pendant qu’elle saluait les portraits.
– Oui, bon, Maman, a dit Papa, on va se poser maintenant.
– Comme les Juifs sur la Lune en 69 ! a clamé Mamie. Mais si on nous avait laissé faire, on les aurait envoyés 20 ans plus tôt dans l’espace, c’était prévu !
– L’une d’entre nous les attend encore là-haut », a dit Maman, et cette fois elle a évité le pied de Papa sur le sien, mais elle lui a mis une baffe quand même.
– Bon allons-y, a dit Mamie, un peu de beet-alkohol, ça va décrasser les sinus et libérer la perception.
– Les clés de la Golf, a dit Maman à Papa.
– Tiens, a dit Papa à Maman.
– Compte, a dit Maman à Papa.
– Je vais compter, a dit Papa à Maman.
– Vous ferez attention de pas en renverser sur le parquet, leur a dit Mamie en servant. La dernière fois j’en ai eu pour six mille balles, entre le parquet, la chaudière dessous et le sol en béton de la cave à refaire. »
Et elle a tendu à Papa et Maman les coupes en métal pleines à ras bord d’alcool de betterave spécial, et je voyais bien que pour ne rien renverser il fallait déjà être triple gagnant de Fort Boyard, mais Maman a posé son calice vite fait sans goûter, pendant que Papa sirotait en faisant gaffe de ne pas en laisser tomber une goutte sur sa chemise, par instinct de survie. Mamie, c’était cul sec.
« Ça envoie du yack, non ? a demandé Mamie après avoir vidé sa bombe.
– Touzzours auzzi réuzzi, a confirmé Papa, en regardant ce qui restait dans sa coupe à lui avec une vague forme de terreur.
– Ah c’est sûr, si on avait eu ça en 43, a chevroté Mamie, on aurait dissout l’opposition dans les délais ! On aurait décalqué de la race en fast-forward ; les caméras de l’époque auraient même pas pu gérer la vitesse. Résumé du film, quoi.
– Ta génitrice est blindée comme une porte de coffre-fort, a dit Maman à Papa.
– Accccccorde-lui un inzztant de zzinzzérité, a zonzonné Papa.
– Bon. Moi, je vais attendre dans la Golf avec les enfants. Tu me rejoins une fois que tu as fait le tour du monde en taupe avec Mamie ; et ne fume pas ce soir, on n’a pas les moyens de payer vos funérailles. »
Alors c’est vrai qu’on s’est éclipsés un peu vite et qu’on n’a pas trop profité de la bonne humeur de Mamie, mais on s’est bien amusés dans la Golf avec Hermann pendant quatre heures ; dehors, il faisait nuit noire et il pleuvait à verse, alors on disait qu’on était dans un bombardier qui allait raser Londres et pardon, qu’est-ce qu’on leur a mis aux Rosbifs, il ne restait rien de plus haut qu’un nain allongé. Maman, elle, elle avait les bras croisés et elle avait l’air de s’amuser beaucoup moins, mais c’est sa faute, on lui a proposé un poste de copilote et elle a refusé.
Et au moment où on se battait à la mitrailleuse contre les lâches de la RAF pour s’échapper, Papa est revenu ; il était trempé et il parlait bizarrement, mais on a compris qu’il était descendu du mauvais côté de la colline, qu’il s’était perdu dans les bois, qu’il était tombé dans le ruisseau des grenouilles qui bougeaient vachement vite, et qu’il avait eu du mal à retrouver la voiture ; ça faisait trois heures qu’il se promenait dans le noir. Maman n’a pas trop crié, juste un peu pour la forme ; elle lui a demandé s’il avait pensé à vomir, Papa a dit oui et on est partis, volant vers Berlin et les félicitations du Führer.
Mais on n’est pas restés longtemps ensemble dans le cockpit ; Maman a parachuté Papa en catastrophe sur une aire d’autoroute et puis elle a appelé la police, qui a évacué la zone pour envoyer des hélicoptères, un groupe d’intervention anti-terroristes et une brigade de déminage.
Maman avait découvert que Papa cachait sous son manteau une bouteille en métal ramenée de chez Mamie.
Mardi 7 Avril 2015
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