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Aujourd’hui, on a reçu mes cousins, les fils de Tonton que Maman aime beaucoup (mais elle aime tout le monde Maman, à part plein de gens). Ils sont plus vieux que moi, ils ont 15 et 17 ans, et ils s’appellent Jean-Marie et Jean-Marie, comme Papa ; on a beaucoup de Jean-Marie dans la famille, ce qui complique drôlement les choses pour étiqueter les cadeaux de Noël, et quand quelqu’un hurle « Jean-Marie, ta gueule », la moitié de la table se tait, sauf Hermann, moi, et puis les femmes, qui ont aussi un nom différent et qui n’aiment pas se taire de toutes façons.
Mes cousins, ce sont des skins ; ça veut dire qu’ils font exprès de ne pas avoir de cheveux et qu’ils bronzent plus vite de la tête que les gens qui ne s’appellent pas Jean-Marie. Aussi, ils ont tellement de piercings qu’ils ne peuvent plus prendre l’avion depuis longtemps, et même dans les supermarchés ça sonne de temps en temps. Papa aime bien les skins, mais une fois il m’a dit : « Les skins sont de loyaux membres du Front, mais mon fils, je te dirais de ne jamais faire confiance à quelqu’un qui n’a pas de cheveux, comme mon premier avocat par exemple». Et là, en général Papa s’envole dans de douces rêveries, il parle de son baptême du tribunal, il dit que rien ne remplace la première fois et que je comprendrai un jour. Moi j’ai hâte, pour voir ce que ça fait.
Mes cousins, ils écoutent de la musique qu’on n’entend pas habituellement à Noël, sauf chez eux. C’est basé sur une note, deux quand le compositeur veut étaler sa culture, mais il y a tellement de rythme que quand c’est bien joué, on entendrait presque la 6e armée du général Paulus pilonner les défenses russes quand tout allait encore bien, même si en fait il n’a pas tenu le front assez longtemps pour enregistrer un album. Chez les cousins donc, c’est autorisé, mais pas chez nous, vu qu’un ami de papa qui recycle les blindages de Panzers a renforcé tout le bunker avec des plaques de métal, et ça fait une cage de résonance terrible, et la seule fois où les cousins ont mis leur musique à 2% sur un baladeur Mp3 avec les écouteurs, une fenêtre est tombée dans la rue et ça a fait des histoires avec les voisins qui voulaient qu’on leur rembourse leurs voitures. Et puis ça a réveillé Hermann, qui dans ces cas-là fait plus de bruit que la 6e armée du général Paulus.
La semaine dernière, Tonton et les cousins sont venus nous rendre visite. Papa étant en taule à cause du braquage d’Adid, il n’était pas là, il n’y avait que Maman. Ça sonné, Maman a ouvert, elle a refermé tout de suite et elle a texté à Tonton de dire aux cousins de couper leurs baladeurs Mp3. Ensuite elle les a fait entrer.
« Heil frangine ! a gueulé Tonton en faisant un salut impeccable.
– Heil Jean-Marie ! a dit Maman, en faisant un prix de groupe.
– Heil, ont dit tout doucement les cousins, qui avaient l’air aussi enthousiastes qu’un chat passé sous un trans-céréales de 40 wagons.
– Qu’est-ce que c’était, la jolie musique ? a demandé Maman.
– « Urinary Tract », a dit Jean-Marie. C’est du doom-grindcore.
– Et ça parle de quoi ? a demandé Maman.
– De mort, a dit Jean-Marie.
– Et de caca, a dit Jean-Marie.
– Venez, a dit Maman. Je sens qu’on va passer une bonne soirée. »
Tonton s’est dirigé vers le canapé, les cousins dans son sillage comme des mouettes derrière un chalutier breton, mais à un moment les cousins ont bifurqué, ils sont allés dans notre chambre à Hermann et moi, ils ont fermé la porte, et ils se sont mis à hurler à l’intérieur.
« Qu’est-ce qu’ils font ? a demandé Maman.
– Ne t’inquiète pas, a répondu Tonton ; comme ils n’ont pas droit à leurs baladeurs, ils chantent.
– Ils tiennent longtemps comme ça ? a demandé Maman.
– S’ils étaient aussi bons en natation, ils traverseraient l’Atlantique, a dit Tonton.
– Mais le rôti va être prêt dans quelques minutes, a dit Maman, alors il va falloir qu’ils fassent demi-tour.
– Ne t’inquiète pas, a redit Tonton. Je m’en charge.
– Et l’école, ça va ? a demandé Maman en servant un schnaps à Tonton, et un jus de fruit à Hermann et moi.
– Oui, l’école va bien depuis qu’elle les a virés de partout, a dit Tonton. Eux par contre, ça va moins ; ils cherchent des stages. Jean-Marie est intéressé par une carrière dans les pompes funèbres, et Jean-Marie par la manufacture de toilettes publiques. Mais ça évolue vite à cet âge.
– Oui, ils peuvent échanger leurs deux passions à tout moment, a dit Maman.
– Et les tiens ? a demandé Tonton.
– J’en ai un qui veut être pilote de bombardier pour aller raser Moscou, il a déjà fait Londres, et l’autre ne pense pas grand-chose à 8 ans, mais on sent qu’il a hérité de la détermination de son père à délabrer des choses plus locales.
– Ah, ton mari, le grand justicier qui… »
Et certainement Tonton allait encore dire un truc jaloux sur Papa qui passe plus de temps en taule que lui, mais la sonnerie du four a mis fin à la conversation, Maman est partie en disant à Tonton d’aller chercher les cousins pour passer à table ; alors il a décroché un sabre de commandement prussien du mur du salon et il est allé crier dans la chambre. Il était impérial, Tonton ; l’ennemi a vite quitté les tranchées et s’est rendu, et on s’est tous assis pour l’armistice et le rôti. Maman est arrivée avec le plat, ça sentait drôlement bon et on a regretté que Papa ne soit pas là, il adore le rôti aux haricots avec la sauce bien claire, mais bon, c’est quelqu’un qui a le sens du sacrifice. Maman a servi, et les cousins ont regardé leur assiette comme si on leur avait infligé du rat crevé.
« Ça a l’air dégueulasse, a dit Jean-Marie.
– Ce n’est pas hallal, a dit Maman.
– Ouais, mais ça a l’air dégueulasse quand même, a dit l’autre Jean-Marie.
– Les enfants… a commencé le troisième Jean-Marie.
– Je vois. Ça m’a pris deux heures, mais vous préférez peut-être du McDonald ? a demandé Maman en mettant les mains sur la table et en souriant calmement, mais quand elle est calme comme ça on sait tous qu’elle n’est pas calme.
– Carrément, ont dit les deux Jean-Marie.
– Les enfants, a repris le troisième Jean-Marie, vous avez intérêt à…
– Laisse frérot, je gère, a dit Maman. Bon alors, il y a un McDo pas loin, vous pouvez y aller. Je vous indique. Vous descendez dans la rue par la sortie B. Pas la A, elle va aux poubelles, que des clochards fouillent la nuit en escaladant la clôture du parking, et c’est facile de confondre les deux à cause des lettres un peu effacées. Vous remontez la rue vers le nord, vous prenez à droite dès que vous pouvez. Vous allez voir une boulangerie récemment incendiée, vous la passez en changeant de trottoir parce que ça va encore tourner tout de suite après. Il y a un feu rouge, vous allez à gauche vers une vieille cabine téléphonique qui sert de brouillon aux taggeurs. Vous changez de trottoir pour entrer dans la galerie commerciale si c’est encore ouvert, et normalement le vigile est sympa avec nous, dites-lui le plus tôt possible que vous êtes de la famille ; et tout au bout, là vous allez le voir tout de suite, impossible de le rater : le passage qui vous amène dans la rue suivante. Attention en traversant, il y a du trafic et un piéton se fait écraser tous les deux jours ; je conseille d’utiliser les clous trente mètres plus loin, mais après il faut revenir. Bref, quand c’est fait, regardez autour de vous et vous allez repérer un passage souterrain à peu près en face. Vous vous y enfoncez ; il peut y avoir quelques toxicos dans le noir, mais si vous faites un détour, ça rallonge d’une demi-heure. Après avoir couru pour échapper aux junkies, vous êtes idéalement dans une sorte de parc qui n’a jamais vraiment été fini, mais ce n’est pas très dur de trouver le portillon qui donne sur une boucherie abandonnée avec une devanture bordeaux, ou parme, on n’est jamais d’accord. La rue va sud-est-nord-ouest. Vous la suivez nord-ouest sur environ 800 mètres, sans bifurcation, jusqu’au commissariat de police. Pas de panique, ils sont tous couchés à 19 heures, sauf ceux qui font des contrôles aléatoires à la sortie des boîtes, et il n’y a pas de boîtes à cet endroit, personne ne voudrait y venir. Au commissariat, vous changez de rue en longeant le mur sud, celui qui n’a pas de portes et qui est mal éclairé. Ensuite vous prenez à droite dès que vous pouvez voir une cheminée d’usine en ruines au loin, c’est un bon point de repère à condition qu’il n’y ait pas de brouillard. Vous arrivez à l’ancien siège du Parti Communiste ; il peut y avoir quelques purs et durs qui pleurent devant, mais ils ne sont pas vraiment dangereux, eux ; si vous avez pu dribbler les junkies, ça ira tout seul. Après vous tombez tout de suite sur la voie ferrée Lille-Paris ; longez les rails direction Lille. Entre 500 mètres et un kilomètre plus loin, il y a des marches à droite qui vous font monter sur un vieux quai et traverser la gare de triage désaffectée, et là je ne peux pas vous dire ce qu’il y a dedans parce qu’ici, tout le monde sait qu’il vaut mieux l’éviter, mais ça vous rallongerait encore. Normalement il n’y a qu’une sortie, sauf s’ils l’ont murée depuis la dernière fois que j’y suis passée en 98, et ça pourrait vous gêner si vous êtes traqués ; mais en admettant que la voie soit libre, vous devriez déboucher dans l’avenue des boutiques de vêtements juives. Bon, ils vont vous appeler de partout, mais ignorez-les, c’est beaucoup trop cher pour ce que ça vaut de toutes façons. Après c’est bon, vous prenez la première à gauche et vous allez voir le McDonald en un rien de temps, il est collé à la synagogue. Voilà. Des questions ? »
Les cousins se sont regardés, ils avaient l’air encore plus accablés par la vie qu’avant. Face au trajet qu’avait indiqué Maman, je voyais bien qu’ils hésitaient, et je pensais moi aussi qu’il valait mieux qu’ils n’y aillent pas, parce qu’en fait Maman avait sauté quelques étapes, et ils risquaient de se perdre et on ne les reverrait probablement jamais.
« Bon ben, y a qu’à commander une pizz’, a dit mollement Jean-Marie.
– Bon ben ouais », a confirmé Jean-Marie.
Ça a fait rire Maman.
« Ici ??? Mon pauvre, dès que le soir étend son linceul sanglant, plus personne ne s’approche du quartier, avec tous les Arabes qui traînent en fumant des joints dans des coins sombres et qui sont prêts à fondre en meute sur le premier passant pour lui trancher la gorge. On avait une voisine, Mme Chonflu, elle est sortie promener son chihuahua qui avait une envie nocturne, eh bien ils ont réussi à lui sectionner la tête avec son permis de conduire et ils lui ont enfoncé son chien dans le cou. Oui, cette fois c’était le cou. Et ne me demandez pas comment ils ont fait, c’est agile, un Arabe. Disons juste qu’elle a eu de la chance de ne pas posséder un terre-neuve, ça aurait compliqué la reconstitution du corps. »
Là, moi, je me posais des questions ; on s’était souvent fait livrer tard, on n’avait jamais eu de Mme Chonflu pour voisine, les Arabes disaient toujours bonjour le soir, même si on ne répondait pas, et la seule chose qui ait eu la tête tranchée dans le quartier, c’était un vieux platane qui empêchait les camions de livraison d’utiliser la rue. Mais les cousins, eux, ils ne savaient pas, et leur visage avait pris à peu près la même couleur que les haricots.
« Bon beeeen….
– Bon ben c’est en train de refroidir, a fini Maman en poussant les assiettes. Allons, allons… Consolez-vous en pensant que ce rôti vient probablement d’un veau traîné jusqu’à l’abattoir malgré ses mugissements de détresse, puis maladroitement assommé de plusieurs coups ratés d’une masse en pierre, et enfin dépecé vivant au milieu d’un flot de sang, de cervelle et d’excréments libérés involontairement par ses organes en pleine agonie. »
Ce soir-là, Maman a dû servir une salade vite faite à Hermann, Tonton et moi, mais les cousins, eux, ont mangé le rôti de bon cœur, et puis ils sont retournés hurler dans notre chambre jusqu’à l’heure du départ, vers minuit. Le problème, c’est que même avec le sabre prussien, Tonton n’a pas réussi à les déloger pour retourner à la voiture.
On a dû se serrer un peu, parce qu’ils ont tenu à rester dormir jusqu’au lever du soleil.
Jeudi 9 Avril 2015
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