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Aujourd’hui on était bien contents, parce que Mamie est venue nous rendre visite : il était prévu qu’on aille tous ensemble à la plage en Normandie. Moi j’aime bien les plages normandes : les grains de sable sont plus gros qu’ailleurs, on appelle ça des galets, c’est pas facile pour s’asseoir mais on peut en lancer et couler des barges de débarquement américaines. Chez nous à Calais par contre, c’est comme chez Mamie, il n’y a que du sable, et si on lance des grains de sable vers un croiseur, ça le fait rigoler ; encore qu’une fois, quand Hermann n’avait qu’un an, on était chez Mamie en Bretagne, il a lancé un grain de sable vers un grand bateau, et quelques minutes plus tard le bateau s’écrasait contre des rochers et l’eau devenait toute noire sur 20 kilomètres. Hermann battait des mains, mais Maman a expliqué que ce n’était pas lui qui avait fait ça, que les pilotes du bateau étaient parfaitement capables de se gaufrer tout seuls sur des récifs à cet endroit précis et que c’était comme une tradition. Et on s’est tous éloignés pendant que les vagues noires arrivaient sur la plage, sauf Mamie qui est allée goûter pour voir, mais elle a recraché tout de suite et elle a dit que c’était trop salé, la faute à l’eau de mer.
Donc Mamie est venue nous rendre visite, et on attendait tous dans la rue avant midi. Mamie a tourné le coin de la rue au volant d’une espèce de voiture en zigzaguant, elle a un peu raté son freinage, elle est montée sur le trottoir en évitant de justesse un arbre et elle a fini par s’immobiliser contre une poubelle qui a roulé jusqu’au croisement suivant.
« Petite faiblesse des freins, a dit Papa en souriant et en agitant la main. Elle n’a pas passé le contrôle technique depuis des années.
– Qui ça ? a demandé Maman.
– La voiture, a répondu Papa en augmentant la taille de ses sourcils.
– Ah, a dit Maman. Mais tu es sûr qu’elle a le droit de rouler ? Elle est assez ancienne.
– A l’époque, c’était conçu pour durer, a dit Papa.
– La voiture ? », a demandé Maman, et ils ont commencé à se battre discrètement pendant que Mamie toquait à sa vitre parce qu’elle n’arrivait pas à sortir.
Une fois qu’on a eu désincarcéré Mamie, on est remontés à l’appart. Hermann rapportait le pied-de-biche, il était tout fier. Dans l’ascenseur, qui marchait (c’est tellement rare que des fois on oublie d’essayer de l’appeler), Mamie s’est mise à humer. Moi je ne voyais pas ce qu’il y avait de fascinant, à part la forte odeur de pipi du chien des 64b, qui est très pratique parce que ses maîtres n’ont jamais besoin de le descendre jusqu’à la rue ; mais Mamie, elle voyait.
« Qu’y a-t-il, Mamie ? a demandé Maman.
– Quelqu’un a bu ici, a déclaré Mamie.
– Là, aucun doute, a dit Maman en évitant le pied de Papa.
– Ça date d’avant-hier, c’était du Calva Chatel 2001, le gars avait la cinquantaine, il boitait et il est sorti au 4e étage, a dit Mamie.
– Ça, c’est Francard, a rigolé Papa. Il est policier, on le connaît bien. De temps en temps il vient m’arrêter, c’est un copain.
– J’ai perdu une boucle d’oreille la semaine dernière dans le bunker, a dit Maman. Vous pouvez me la retrouver ?
– Ça dépend, a chevroté Mamie. Vous l’aviez trempée dans de l’alcool ?
– Non, a dit Maman ; moi, j’utilise Elsève.
– Bon, on verra », a dit Mamie, et on est arrivés au 10e.
On est entrés dans le bunker, Papa a déposé dans un coin la portière de la voiture, Mamie a sorti une bouteille de son sac à main et elle demandé un récipient en métal, Maman lui a apporté la casserole qui sert pour les fuites, Mamie a bu dedans, Maman a jeté la casserole à la poubelle et Papa a dit :
« Bon chérie, si tout est prêt, on va à la plage ?
– On peut prendre une minute pour mettre du whisky dans l’écran total », a répondu Maman en regardant Mamie.
Et là c’est rare, mais Mamie a vraiment eu l’air choquée. Mamie, elle ne se met pas souvent en colère, mais cette fois elle s’est légèrement voûtée comme s’il y avait un vent de dos, elle a tout plissé les yeux, elle avait le chignon hérissé et j’ai bien cru qu’elle allait sauter sur Maman comme le monstre dans Alien qui abîme des gens pour rigoler, sauf que Mamie, elle n’avait pas de queue et elle ne rigolait pas.
« Vous voulez répéter ? elle a dit Mamie, et à la place de Maman je n’aurais pas eu envie de répéter.
– Ecoutez, Mamie… a répondu Maman qui avait l’air ennuyée.
– Vous pensez que je suis gaga, c’est ça ? Sénile ? Cot-cot ? Tralala-tchout-tchout ?
– Mais non, a menti Maman, c’était pour…
– Si si, apparemment vous croyez que je ne suis plus capable de préparer moi-même mon écran solaire, a sifflé Mamie ; eh bien si, figurez-vous ! Je le fabrique même toute seule dans ma cave, et ça m’a pris du temps croyez-moi de trouver la bonne formule et j’ai dû remplacer trois fois les alambics endommagés, mais maintenant il est stable et on peut même le mettre en plein soleil.
– Oui, pour un écran solaire c’est mieux, a dit Maman.
– Bon, il est déjà midi, on y va à la plage ou pas ? a demandé Papa en retenant Hermann qui voulait aller faire un puzzle de 1000 pièces.
– Un instant, Totoche », a dit Mamie, et j’ai bien vu que Maman avait envie de rigoler et je me suis demandé si Papa allait essayer d’écraser le pied de Mamie, mais il ne l’a pas fait, sans doute parce qu’il aime bien le nom. « J’essaie d’expliquer à ma bru que je suis encore viable. Bru ?
– Viable, a déclaré Maman en hochant la tête très fort.
– Donc on y va ? a redemandé Papa qui s’impatientait.
– Oui, Totoche », ont dit Mamie et Maman en même temps, et Papa a failli dire autre chose mais il est plutôt allé chercher les affaires, et on est partis.
On est montés dans la Golf, avec Papa au volant, Maman à sa droite, et Mamie derrière avec Hermann, moi, et le parasol patriotique noir-blanc-rouge ; Maman avait le sac de Mamie, qu’elle voulait tenir en l’air pendant qu’on passait les ralentisseurs de la rue, même si Papa soupirait que les ralentisseurs, Mamie les avait passés à l’aller et que le quartier était encore là. Alors Maman a fait comme si elle jetait le sac sur les genoux de Papa et on a failli avoir un accident. Maman, c’est quelqu’un de taquin.
Après, on est montés sur l’autoroute du sud, et ça allait tout seul, avec toutes les voitures qui nous doublaient en faisant « zwouf zwoufff » ; il faut dire qu’on n’allait pas très vite parce que Maman craignait qu’un haut régime ait des effets négatifs sur le sac de Mamie, qu’elle avait posé parce qu’elle ne comptait pas garder les bras en l’air pendant tout le voyage. Mais c’était bien, avec Hermann on comptait les lignes blanches entre les voies. Puis Papa a mis les infos, et on a entendu qu’en Espagne, un Français avait percuté un car de tourisme marocain qui était alors tombé dans un ravin, bilan 65 morts ; la police déclarait que selon toute vraisemblance le car n’était pas aux normes européennes et que l’enquête révèlerait aussi si les passagers l’étaient ou pas ; à la fin ils ont dit « Heureusement, le Français s’en est sorti indemne malgré deux tonneaux ». Ils l’ont interviewé avec émotion dans l’ambulance, il remerciait le Ciel que tout se soit bien fini ; et là, on a entendu Mamie murmurer pensivement « Mmmh… je dirais d’après sa voix que les deux tonneaux, c’était du Château-Pétrus années 80, mais comme elle tremble, je ne cerne pas exactement le millésime. Enfin du bon, quoi. »
Bref, notre journée commençait bien. On filait sous le soleil, Mamie était calme, j’en étais à 3246 lignes blanches avec Hermann, les infos avaient mis Papa de bonne humeur ; alors il a baissé sa vitre, il a passé la main dehors pour caresser le vent, en disant de sa voix douce « Sentez-vous ce souffle de liberté ? », et il y a eu un gros bruit et un cri : Mamie avait appuyé sans faire gaffe sur le bouton du parasol, qui n’avait pas eu tout à fait la place de s’ouvrir entièrement mais qui bloquait quand même la lunette et les vitres arrière ; Hermann et moi, on était pratiquement sous les sièges avant, mais Mamie avait le cou coincé entre deux baleines.
« Argh, disait Mamie.
– C’est dans ces moments-là qu’on voit de qui tu tiens », a dit Maman à Papa, qui de toutes façons était obligé de garder les pieds sur les pédales.
Papa a rangé la voiture aussi vite qu’il a pu sur une aire 15 kilomètres plus loin, mais pas de chance, il y avait déjà une voiture de police, avec des gens dedans qui se sont tout de suite intéressés quand on était à quatre pour essayer de démêler Mamie du parasol. Un gros type en bleu s’est approché.
« Bonjour messieurs-dames, gendarmerie, est-ce que pouvons-nous vous amener une assistance, même quelconque ?
– Margh grr, a essayé de crier Mamie.
– Qu’est-ce qu’a-t-elle dit ?
– Rien, a dit Papa, et il a dégagé Mamie des baleines du parasol.
– Fais-la taire, a chuchoté Maman. C’est à la plage qu’on veut aller.
– J’ai dit « Mort aux vaches », voilà ce que j’ai dit, a haleté Mamie en sortant de la voiture tête la première, tirée par Papa qui essayait de dire « chut ».
– Il y aurait infraction vis-à-vis pour un représentant de la fonction de l’ordre, donc ? a dit le gros type avec une voix grosse aussi. Papiers, s’il vous plaît.
– Mais……, a balbutié Papa en un cri du cœur, on n’est pas arabes !!!!!!!!
– Nous n’affectons pas que des contrôles sur les personnages d’origine bougn… maghrébine », a répondu le gros qui avait l’air de s’énerver, et un de ses copains a commencé à s’approcher avec la console de jeux à PV. « Papiers !
– Et voilà, ça va être comme la dernière fois, a soupiré Maman.
– Bru, mon sac ! a dit Mamie. Mon ausweis est dedans, il a le tampon du….
– Non non, pas besoin du sac, a coupé Maman très vite et en faisant plein de gestes de paix. Monsieur, nous sommes parfaitement inoffensifs et il est inutile que le ton monte entre nous. Soyez…
– HEIL HITLER !!! » a gueulé Mamie en faisant le salut assise par terre.
Le gros, ça l’a pris de court, son bras droit a failli bouger ; tout de suite il a regardé son copain et il lui a fait signe de baisser le sien, parce que par réflexe le copain avait claqué les talons et renvoyé le salut. Le gros a souri gentiment, il a aidé Mamie à se relever, il lui a tapoté l’épaule, et l’a ramenée à la Golf.
« Ça ira pour cette fois, Madame. Vous pouvez désintégrer le véhicule… et j’espère que vous serez encore en circulation en 2017 pour aller commettre votre devoir de citoyenne. Bonne journée, messieurs-dames. »
Et on est repartis tout doucement à cause du sac de Mamie, qui lui aussi pouvait désintégrer le véhicule. Mamie chantonnait à voix basse des trucs en allemand, Papa sifflotait, mais je regardais Maman et elle, elle avait l’air toute drôle.
« Alors ça, je n’arrive pas y croire…, elle a fini par dire.
– Mais si, a répondu Papa avec enthousiasme, justement il faut y croire ! Tu vois bien : il y a comme un grand souffle de liberté. »
Finalement on est arrivés en Normandie 8 heures plus tard, et on a bien rigolé, surtout qu’on était tout seuls sur la plage ; peut-être parce qu’il faisait nuit, comme souvent. Du coup, avec tout ce qui s'est passé en route, je n’ai pas trop pu vous parler de la mer, mais pas grave ; c’était moins intéressant.
Papa, il dit souvent : « Ce n’est pas le voyage qui compte, c’est la destination ». En fait Mamie lui a dit qu’elle avait appris ça pendant son travail en Allemagne avec Papi jusqu’en 45 ; mais moi je ne suis pas d’accord.
Avec la famille que j’ai, c’est le voyage qui compte.
Sam 18 - Mercredi 22 Avril 2015
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