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Supplique

le lundi 06 juillet 2015, à 19:19. Posté par Pierre


    Cyrano, mon ami, je viens vers vous me plaindre,
    Je connais votre cœur et peux narrer, sans craindre
    De vous voir vous moquer, l’objet de mon malheur
    Car vous avez aussi souffert telle douleur.
    J’ignore en bonne foi pourquoi le ciel me damne :
    Une femme est ma croix, vous, vous eûtes Roxane !
    Elle est belle, elle est jeune, elle a beaucoup d’esprit,
    Mais ce n’est pas de moi que cet Ange s’éprit.
    Bien sûr, je la comprends, je ne suis un jeune homme
    Je puis être son père, un vrai barbon en somme ;
    Mais si, de son penchant, je saisis la raison
    Cela n’enlève point de mon sang le poison.
    Je n’ai rien d’un Pâris, elle a tout d’une Hélène !
    Une autre circonstance augmente encor ma peine :
    Son ami, son amour, son Christian*, son élu,
    Est un brave garçon qui n’a jamais rien lu !
    Aligner quelques mots ? Il en est incapable !
    Quant à versifier… Mon Dieu, le pauvre diable !
    Il ne saurait tourner un joli compliment,
    Pourtant si nécessaire à qui veut être amant.
    Et cette belle enfant sera bien malheureuse
    S’il ne peut lui chanter quelque douce berceuse.
    Ce que, cher Cyrano, vous donnâtes hier,
    Cette preuve d’amour dont on peut être fier,
    Je le refais ce jour en lui prêtant ma plume !
    J’ai donné ma parole ! Ayant promis, j’assume !
    Oh ! bien sûr, comme vous, j’ai connu des moments
    Pénibles, des tourments, des découragements ;
    Je n’ai point, comme vous, pour calmer ma colère
    La possibilité de sortir ma rapière
    Et, lors d’une embuscade, au nom de tous les Saints,
    Envoyer ad patres plus de cent spadassins !
    Une guerre, un duel vous servait d’exutoire,
    Votre rage au combat forçait votre victoire !
    Mais aujourd’hui les gens sont beaucoup plus sournois,
    Plus question de brette, encor moins de tournois :
    On peut toujours tuer mais par une parole !
    Face à mon triste sort, dès lors je me console
    Car en réfléchissant, après tout, je me dis
    Qu’il n’est que le porteur des textes que j’écris ;
    Et quand il lit mes mots, à travers mon poème,
    Dans son âme, c’est moi, pas cet autre qu’elle aime.
    Si parfois, sans raison, en rêve, elle sourit,
    Lors je sais que mon ombre a charmé son esprit
    Et lorsqu’elle s’enferme en un profond silence,
    Non, ce n’est pas à lui, mais à moi qu’elle pense.
    Oh, bien sûr, tout cela peut paraître anormal
    Bien sûr, pareil état bien souvent me fait mal,
    Je pourrais arrêter. Oui, mais ne plus écrire
    Ce qui bouillonne en moi serait plus grand martyre.
    Alors, je versifie et compose en secret
    Pour qu’il prenne ma place en son cœur, sans regret.
    Ami, je vous adresse, une simple prière
    Que vous exaucerez à mon heure dernière :
    Allez la visiter juste après mon trépas,
    Dites-lui qui j’étais, oh ! ne l’oubliez pas.


    --------------------------
    *Christian de Neuvillette, jeune homme aimé de Roxane à qui Cyrano confie ses poèmes.

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commentaires ( 3 ) (Ajouter un commentaire)
Nemo le lundi 06 juillet 2015, à 19:24
Pour mieux comprendre :
l'auteur de cette supplique, vieux monsieur âgé, aime une jeune femme qui, elle, aime un jeune homme quelque peu ignorant.
Le vieillard écrit des poèmes d'amour qu'il confie au jeune homme pour que ce dernier les lise à la jeune femme...
Parallélisme évident avec la pièce de Rostand.
Bonne lecture à tous.
Pierre.

Philip (JARDIN DE LUNE) le mardi 07 juillet 2015, à 10:10
Bonjour Pierre.
Eh oui, le parallélisme avec le Cyrano de Rostand est là. Pas une copie, pas un plagiat, mais une très très belle écriture et mise en scène, sans te flatter, Pierre. J'adore chaque vers et les 5 denriers. Du grand Art. Tu t'es surpassé. Yess ! Oui ! Ja ! Uitzonderlijk ! (et, au fait, bravo à un wallon qui défend aussi le flamand/néerlandais. Dank u !) Amitiés. Philip.

domi le mercredi 08 juillet 2015, à 07:51
oui, comme le dit Phil tu t'es approprié ce Cyrano et c'est touchant; les tourments sont les mêmes à tous les humains, mais le dire avec ses propres mots est comme tu le dis, libérateur; magnifique !

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