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Cyrano, mon ami, je viens vers vous me plaindre,
Je connais votre cœur et peux narrer, sans craindre
De vous voir vous moquer, l’objet de mon malheur
Car vous avez aussi souffert telle douleur.
J’ignore en bonne foi pourquoi le ciel me damne :
Une femme est ma croix, vous, vous eûtes Roxane !
Elle est belle, elle est jeune, elle a beaucoup d’esprit,
Mais ce n’est pas de moi que cet Ange s’éprit.
Bien sûr, je la comprends, je ne suis un jeune homme
Je puis être son père, un vrai barbon en somme ;
Mais si, de son penchant, je saisis la raison
Cela n’enlève point de mon sang le poison.
Je n’ai rien d’un Pâris, elle a tout d’une Hélène !
Une autre circonstance augmente encor ma peine :
Son ami, son amour, son Christian*, son élu,
Est un brave garçon qui n’a jamais rien lu !
Aligner quelques mots ? Il en est incapable !
Quant à versifier… Mon Dieu, le pauvre diable !
Il ne saurait tourner un joli compliment,
Pourtant si nécessaire à qui veut être amant.
Et cette belle enfant sera bien malheureuse
S’il ne peut lui chanter quelque douce berceuse.
Ce que, cher Cyrano, vous donnâtes hier,
Cette preuve d’amour dont on peut être fier,
Je le refais ce jour en lui prêtant ma plume !
J’ai donné ma parole ! Ayant promis, j’assume !
Oh ! bien sûr, comme vous, j’ai connu des moments
Pénibles, des tourments, des découragements ;
Je n’ai point, comme vous, pour calmer ma colère
La possibilité de sortir ma rapière
Et, lors d’une embuscade, au nom de tous les Saints,
Envoyer ad patres plus de cent spadassins !
Une guerre, un duel vous servait d’exutoire,
Votre rage au combat forçait votre victoire !
Mais aujourd’hui les gens sont beaucoup plus sournois,
Plus question de brette, encor moins de tournois :
On peut toujours tuer mais par une parole !
Face à mon triste sort, dès lors je me console
Car en réfléchissant, après tout, je me dis
Qu’il n’est que le porteur des textes que j’écris ;
Et quand il lit mes mots, à travers mon poème,
Dans son âme, c’est moi, pas cet autre qu’elle aime.
Si parfois, sans raison, en rêve, elle sourit,
Lors je sais que mon ombre a charmé son esprit
Et lorsqu’elle s’enferme en un profond silence,
Non, ce n’est pas à lui, mais à moi qu’elle pense.
Oh, bien sûr, tout cela peut paraître anormal
Bien sûr, pareil état bien souvent me fait mal,
Je pourrais arrêter. Oui, mais ne plus écrire
Ce qui bouillonne en moi serait plus grand martyre.
Alors, je versifie et compose en secret
Pour qu’il prenne ma place en son cœur, sans regret.
Ami, je vous adresse, une simple prière
Que vous exaucerez à mon heure dernière :
Allez la visiter juste après mon trépas,
Dites-lui qui j’étais, oh ! ne l’oubliez pas.
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*Christian de Neuvillette, jeune homme aimé de Roxane à qui Cyrano confie ses poèmes.
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