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Soixante quatre fois par deux....

le vendredi 08 avril 2005, à 10:34. Posté par Michel (auteur : Michel Liotard)





    La reine ne pouvait plus s’échapper. Le cavalier avait bondi et menaçait de la capturer au coup suivant. Même pas possible de dévorer un pion ! Ils s’auto-protégeaient de manière imparable. Et il y avait le fou, loin placé pourtant, mais dont la diagonale était libre jusqu’à la pièce belliqueuse. Le piège était fermé.
    Il renversa rageusement son roi sur l’échiquier.
    - Bien, tu as gagné !
    Il savait bien que sans la reine il n’avait plus de chance de l’emporter. Son adversaire était trop redoutable, il ne pouvait pas jouer bancal.

    L’autre alluma une cigarette. Il paraissait déçu que la partie se soit jouée aussi courte.
    Il reversa une rasade d’alcool dans les verres et tendit le sien pour trinquer.
    Le vaincu n’était pas dupe. Il savait que ce faux détachement n’était qu’une contenance conventionnelle.
    Son adversaire jubilait, sans doute, mais pour lui cette défaite était tragique. Il allait devoir honorer son contrat. Les choses avaient été clairement définies avant la partie. Celui qui la perdrait devait se soumettre aux exigences du vainqueur, même les plus saugrenues, sans aucune restriction possible.
    Qu’allait-il lui demander ? Il sentait son angoisse grandir à chaque seconde de ce silence insupportable. Les deux témoins, assis sur le canapé, étaient tout aussi silencieux. Ils veilleraient à ce qu’il ne se défile pas.

    L’autre écrasa son mégot, il vit que l’expression de son visage n’avait rien d’hostile.

    - Tu as perdu cette partie
    - Oui
    - Les rapports de force ont donc cessé ?
    - Hum ! C’est à dire qu’il reste nos engagements
    - Que vaut un engagement ?
    - …
    - Je ne suis qu’un jour d’échecs, pas un tyran !
    - Ouf ! Cela me rassure un peu, je t’avoue

    Les deux témoins esquissaient un sourire. Il ne savait pas s’il devait être rassuré ou s’inquiéter davantage.



    - Tu connais l’histoire de ce roi qui était passionné d’échecs ? Il gagnait toutes les parties qu’il jouait. Jusqu’à ce jour où un simple paysan le mit mat en quelques coups. Le roi était stupéfait. Mais c’était un homme juste et généreux. Il proposa au paysan, pour le récompenser de cette victoire, de lui accorder ce qu’il voulait : un titre, un château, de l’or, vraiment ce qu’il voulait.
    - Mais oui, je connais cette histoire. Le paysan lui répondit qu’il n’accepterait rien de cela. Tout au plus, lui dit-il, accepterais-je du blé pour me préserver des famines.



    - Combien en veux-tu, lui dit le roi…
    - Nous allons nous servir de l’échiquier, il répondit. Un grain de blé pour la première case, deux pour la seconde, quatre pour la troisième, et ainsi de suite en multipliant par deux jusqu’à la dernière case…
    - Le roi éclata de rire. Mais son ministre, qui excellait en mathématiques, lui dit qu’il lui serait impossible de tenir sa promesse, car dans la totalité de tous ses domaines il ne possèderait jamais assez de grains.

    Il s’aperçut que cet intermède l’avait complètement détendu et il reprenait confiance.

    - Et toi ? Que me demandes-tu donc ?
    - Une seule chose
    - Quoi donc ?
    - Sois heureux
    - Ah !…
    - Allez ! … un petit grain de joie sur la première case…






    LC 270403

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