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Sur la peur ( Hank )

le jeudi 17 septembre 2015, à 15:29. Posté par COLLECTIF (auteur : Hank)





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    La peur, man, la peur, la toute puissante et omniprésente trouille … Tu vois tous ces gens, ces êtres humains qui, comme toi et moi, vivent leur pauvre vie… C’est le matin, il est encore tôt, ils se sont tous encore une fois réveillés aujourd’hui, et ce n’est pas la moindre des grâces, de se réveiller encore, et c’est bien l’abrutissement de considérer que ça va de soi, enfin, ils se sont tous réveillés encore une fois aujourd’hui, ils se sont réveillés, ils sont revenus à la conscience d’être, le foutu miracle de la conscience d’être est advenu en chacun d’eux, cloporte ou fier guerrier, lâche rampant ou conquérant , chacun s’est réveillé Dieu sait où, dans quel sinistre gourbi ou luxueux Penthouse, au son des braillements de leurs mômes réclamant leur lait et des grognements de leur poufiasse excédée par une nouvelle nuit hachée ou dans le silence feutré et peut être non moins lugubre de leur palais maintenu immaculé par des serviteurs indifférents … Chacun s’est réveillé et s’est tant bien que mal mis en ordre de marche, chacun, au sortir du tendre sommeil, s’est endurci pour la lutte. Certains ont craché, expectoré une bile infâme dans leur lavabo crade, d’autres ont chié avec distinction sur leur trône de porcelaine dans des salles de bain de la taille de mon studio, tous ont enfilé pelures, hardes, frusques ridiculement chères achetées sur la cinquième ou guenilles bouffées aux mites , peu importe, on ne peut aller nu de par les rues, même si au final il n’est pas un oripeau moins dérisoire qu’un autre, chacun s’est d’une façon ou d’une autre plus ou moins poudré la gueule, et voilà que tous désormais sont dehors, qu’ils arpentent les rues de la ville sans pitié, ces rues qui se remplissent de minute en minute tandis qu’on prend notre café … Eh bien gamin, chacun et tous ont peur, peur , tellement peur, chacun tremble de trouille, tout le monde est terrifié, et toi aussi mon fils … C’est l’un de ces secrets tellement évidents dont il faudrait sans cesse se souvenir quand on a soi même peur… Putain, j’ai peur de croiser mon boss au boulot, mais lui aussi a peur, lui aussi n’en peut plus … Toutes ces salles de réunion ou en ce moment même des mecs en cravate et costards à trois mille dollars et pompes impeccablement cirées et des meufs en tailleur et talons et sous tifs qui leur font bomber les nichons , toutes ces salles où ces gens prennent place autour de longues tables sur lesquelles des esclaves ont soigneusement disposé café, verres d’eau, de jus de fruits, bagels et je ne sais quoi, ah toute ces corporate tables, ces tables d’entreprise, toutes ces réunions durant lesquelles ils et elles vont manœuvrer, argumenter, faire mine d’écouter, courber l’échine ou se frapper sur la poitrine des deux poings en poussant le cri de Tarzan pour bien signifier que c’est eux le patron de la jungle, toutes les foutues réunions qui s’apprêtent à prendre place dans cette foutue cité et qui ne sont en fait que festivals de peur, de peur fardée, de peur apprêtée, de peur travestie, de peur déclinée à tous les temps et modes du langage codé de la caste en question, mais au final, que peur, peur peur et encore peur, peur abjecte, peur de bête, peur viscérale et primale …

    Ouais, notre serveuse a peur, elle a peur Jenny, tu as vu son regard, et le gros, là bas, derrière le comptoir, il a peur lui aussi, et la mémère qui vient d’entrer avec son galurin tordu, elle aussi a si peur, si peur, et toi aussi fils tu as peur derrière ta frimousse d’ange à peine sorti des langes, ta morgue de petit crétin arrogant , sous ces cheveux si noirs qui te quitteront bien assez tôt …
    Et moi, diras tu , et vous, désagréable interlocuteur, vieux pouilleux venimeux empressé à dire de telles horreurs de bon matin , et vous, hein, crénom, et vous ?

    D’abord, ce ne sont pas des horreurs que je dis, pas des critiques ou jugements , oh que non, diable non et qui peut sans frémir juger sur cette terre … Mais non, c’est de la tendresse en barres, de la compassion servie gratos au petit dej’. Parce que voir la peur, la voir et la reconnaître , voir et reconnaître que tout le monde et chacun tremble de trouille, c’est l’orée de la miséricorde, ça remet tout à niveau, d’équerre, ça y est, c’est bon, on sait ce qu’il en est, on ne nous la fera plus … Tout le monde a peur et c’est tout, c’est foutrement tout. Alors, hein, si on cessait enfin de la ramener …. Ah comme cette existence serait clémente si chacun admettait qu’il a simplement peur, si peur … ;



    *

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    Peur de quoi ? Mais de la vie, bon sang de sort, de quoi diable voudrais tu qu’on aie peur autrement ? Y a—t-il quoi que ce soit dont on puisse avoir peur qui ne relève pas de la très sainte vie ?
    L’impermanence, aurait dit l’autre fondu de Trungpa, l’absence de sol ferme … Le fait , le simple et évident et criant fait, le fait qui crève les yeux que rien, rien n’est acquis, que tout est en mouvement , en perpétuelle transformation qui va on ne sait foutrement où , le fait, le simple et vertigineux fait que tout , n’importe quand et n’importe où, peut tout simplement arriver , et surtout, surtout, surtout et avant tout, petit, l’écrasant fait , le fait terrassant o combien semblable à un coup dans l’estomac, le fait qu’on n’y peut rien, rien, rien de rien, strictement rien, le putain de fait hurlant de l’impuissance ! (« the fucking screaming fact of helplessness ») Ton impuissance, mon impuissance, leur impuissance, notre impuissance….
    Voilà la clef, le maître mot : l’impuissance. L’impuissance, l’incertitude, l’absence de contrôle, alors même que le moindre roquet cravaté de Manhattan émet du matin au soir quantité d’aboiements dont chacun vise à affirmer « je contrôle, je tiens les manettes, c’est moi qui gère , j’assure …. »

    La vie est un foutu avion qui vole à 5OO miles à l’heure à 800 pieds d’altitude , suspendu entre ciel et terre à température de moins cinquante … Cet avion est bourré à craquer de gens qui se racontent qu’ils sont les pieds sur une moquette en train de boire un verre et de mater un film, alors qu’ils sont en l’air et qu’aux commandes de l’improbable appareil il y a des gusses faillibles et qu’en vérité et au final Dieu seul est aux manettes et décide des turbulences, du bleu de l’azur ou du gris de la tempête, de l’atterrissage en douceur ou du crash éventuel …

    Alors la maladie, la mort, la misère et autres quasi infinies possibilité d’infortunes ? Ouais, ouais, on en a peur , c’est certain, mais tout ça s’appelle la vie ! C’est d’elle qu’on a si peur alors même qu’on est vivant et qu’on n’y peut foutrement rien. On a peur d’être vivants , balancés dans le tunnel de cette imprévisible vie sur laquelle on n’a pas de prise, alors on fait comme le pauvre type qui flippe en avion, on se recroqueville sur son siège en attendant que ce soit fini, à l’affut du moindre bruit sans pouvoir profiter du vol, ou on prétend qu’on n’a pas peur et on se comporte comme si on se trouvait sur une terre ferme en refoulant sans cesse la vérité de la situation, à savoir qu’on est en l’air et que l’oiseau de ferraille bourré de péquins pas tranquilles fonce à 500 miles à l’heure à la merci du ciel, des conditions et circonstances …

    Moi qui, à l’époque, était plutôt bavard, j’avais le bon sens de l’ouvrir le moins possible en ce qui me concernait, de peur d’interrompre l’avènement de ce verbe aussi décoiffant qu’ébouriffé.
    Il arrivait cependant que je risque une question, même pas une question à proprement parler, disons plutôt une relance, une toute petite perche que j’osais lui tendre et ce seulement après qu’il eût parlé au préalable. Parfois il mordait, parfois pas, auquel cas j’en étais pour mes frais, gros jean comme devant.
    Par exemple, à l’issue de son envolée sur la peur, ce devait être le quatrième jour, j’avais donc eu un peu le temps de m’enhardir, je me raclai trois fois la gorge, allumai une camel, fabriquai quelques ronds de fumée , lui jetai deux trois regards en coin jusqu’à finir par , d’une petite voix pas bien fière, lui demander : « et vous ? Vous avez peur, vous ? »
    Hardiesse qui me valut une première amorce de confidence quant à son histoire.
    Et moi, au fait, hein, et moi? Quid de moi, de ce vieux moi en lambeaux qui pendouille à Manhattan comme la vieille guenille qu’il est ?

    Eh bien moi, je peux te dire que j’ai eu peur, oh que oui, que j’ai eu peur, tellement peur, j’ai sué de peur, il y en avait des flaques … Et puis là, franchement et entre nous soit dit, là tout de suite, fils, je n’ai plus peur. Et si je n’ai plus peur, c’est parce que j’ai pigé qu’être vivant c’est mourir, que mourir c’est être vivant, et qu’au final il n’y a que la vie … La tienne, la mienne, celle du gros, là bas, celle de Jenny, celle de ce bouffon qui marche comme un dératé dans la rue avec son attaché case , tout à la hâte de s’approcher de sa fin, quelle importance …

    La vie n’est pas à nous, mon garçon, c’est nous qui sommes à elle, qui l’avons toujours été. « Ma vie », ça n’a pas de sens, il s’agit juste du nombre de jours donnés durant lesquels le clown passager que je suis a le privilège d’exister en tant qu’expérience de la vie, un point c’est tout. Alors, non, là, je n’ai plus peur parce que , que veux tu donc que la vie me prenne ? La vie ? La vie n’a pas ce pouvoir là, de se reprendre elle même. Elle s’est à jamais donnée à elle-même dans l’éclair de folie qui a fait ce foutu monde et tous les autres, de mondes, et il n’y a pas de retour, juste des séquences, des saisons, des époques, des couches, des niveaux, des plans … Oh, c’est vrai, comme tout être humain, je pourrais encore frémir à l’idée que mes aimés aillent voir ailleurs si la vie y est, seulement, le sais tu, ils l’ont déjà fait, mes aimés (« my loved ones ») ils y sont tous allés ensemble, en tout cas ceux qui restaient , si bien que je n’ai pas de mérite à ne craindre que couic. M’ayant quitté, ils ne me lâchent plus, étant nulle part ils sont partout c’est à dire ici, et dorénavant dans l’impossibilité de s’absenter. Par conséquent de quoi diable aurais
    je peur, what the fuck should I fear, uh ?



    Hank






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commentaires ( 2 ) (Ajouter un commentaire)
violette le jeudi 17 septembre 2015, à 20:16
la peur de ma peur me fait peur

Collectif le vendredi 18 septembre 2015, à 05:32
C'est classique.

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