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Qu’on s’entende bien : mon Papa, qui a plein de hobbies sympa comme tagger des synagogues et des mosquées, ou bien être en taule (ce qu’il réussit le mieux à faire, il a comme un don, vous savez comme mon Tonton en est jaloux), nous a appris des valeurs d’amour et de compréhension, à moi et Hermann (Hermann c’est mon petit frère, il a 8 ans… oui, toujours, mais c’est prévu que ça change dans l’année).
Par exemple, Papa il dit toujours : « Quand ton frère a faim, donne un peu de ton pain à ton frère, du moment qu’il n’est pas bougnoule, pas youpin, pas Blanche-Neige, pas face de quetsche, pas Bamboleo, pas polak, pas rital ; mais encore, les deux derniers ça passe par rapport aux autres, ils ont fait des efforts de présentation, alors c’est vraiment à ton bon cœur. » Et c’est vrai que ça se voit, et en tous cas toutes les chaînes sont toujours d’accord avec Papa : tant que ça prie dans une langue sympa, enfin une européenne, voire une vieille d’avant, alors il n’y a pas de souci. Mais quand ça s’agite à genoux sur une descente de douche avec des mots tirés de coins où, quand il y a un chameau dans ton salon, c’est parce que tu n’as pas pu t’en payer deux, ben forcément ça coince. Même Nadine Morano l’a dit. D’ailleurs à un moment Papa la voulait comme présidente en 2017, mais là, Maman lui a répliqué qu’on allait se contenter de Marine, parce que Nadine, elle déclenche une erreur fatale de Windows chaque fois qu’on la met dans un scanner cérébral à l’hôpital. Je ne sais pas trop ce que ça veut dire, mais ça n’a pas l’air parfait. Normalement, un hôpital devrait pouvoir soigner tout le monde, non ?
Bon, enfin comme je disais, Papa aime les gens. Il dit toujours que de la haine viendra l’amour, il suffit juste de patienter un peu, comme pendant la Seconde Guerre Mondiale où ça a failli marcher, mais l’harmonie a été brisée en pleine cuisson par le Débarquement sioniste. Mais il dit aussi qu’il n’est jamais trop tard pour réessayer. Mon Papa est quelqu’un de positif, qui réessaie beaucoup, et tout le monde à Fleury-Mérogis le sait, puisqu’il revient régulièrement le leur dire. Le problème est toujours que trop peu de gens réessaient avec lui quand il est dehors. C’est décevant.
Mais là, je ne parlais que de ce que la France n’ose pas faire dans son territoire. Ce qu’elle fait à l’étranger, ça va bien mieux ; combien de soirées j’ai passées au creux du canapé, lové dans la douce chaleur des corps de ma famille, piochant tous dans le plateau apéro de saucisson et de chips en regardant les missiles français pilonner la Lybie aux infos, et le décompte des morts parmi les méchants ; on voyait que quelque chose était fait, et que même si la Lybie n’avait jamais rien eu de français, on pouvait encore changer ça, comme les Américains en Irak (je vous ai déjà dit que Papa déteste les culs-terreux de la face Nord du pic des abrutis, mais il n’a jamais nié que parfois, ils font le taf, au moins avec enthousiasme même si ça marche moyen à long terme). Après, comme c’est toujours le cas, ça s’est calmé en Lybie en attendant la saison 9, et il ne manquait qu’un générique saluant toute l’équipe de production, qui a perdu aux élections de 2012.
Mais on ne s’est pas embêtés longtemps devant « Plus Belle La Vie », parce qu’après on a eu la Syrie. Et heureusement. C’était bien mieux qu’un accident de scooter ou que la découverte qu’un terre-neuve avait eu un enfant caché avec un chat angora. Maman, elle aime bien regarder les guerres civiles entre Arabes, ça la détend. Elle aime beaucoup moins quand les Occidentaux se mêlent de choses qui ne les regardent pas, parce qu’elle trouve que c’est cliché, comme dans les films où le scénariste est trop bourré pour trouver une idée originale, et qui se finissent tous pareil. Bon, je crois qu’il faut être cinéphile pour comprendre Maman.
Le lendemain du 13 Novembre, par contre, pendant que toutes les chaînes se battaient pour être les premières à avoir des images des massacres de Paris et des témoignages de gens qui n’avaient rien vu, Maman, cette fois, elle était scotchée au bord du canapé, quasiment les fesses dans le vide, et elle tressautait comme un chien mécanique sur la tablette arrière d’une voiture. Elle rayonnait, elle avait les yeux tout grands ouverts, et elle marmonnait en boucle « Marine, Marine, Marine, Marine, Marine ». Ça faisait chaud au cœur de la voir comme ça. Parce qu’il faut dire que Maman a toujours eu un doute sur le fait que Marine allait être présidente en 2017. Même à l’époque de Charlie (vous vous souvenez, je vous en avais parlé), elle essayait de remonter le moral à Papa, mais je ne suis pas sûr qu’elle y croyait réellement. Une fois (et c’était pourtant après Charlie), elle m’a même dit un jour de pluie, en repassant lentement le cosplay SS de Papa, « Le racisme n’est plus ce qu’il était sous de Gaulle ».
Mais il s’est passé un truc pendant les infos de ce Samedi.
Le Bataclan, ça allait, Maman avait les yeux pleins d’étoiles, et les images de fusillades dans les cafés, c’était parfait. "Si seulement Papa était là pour voir ça", elle disait.
Et puis il y a eu le reportage sur les trois explosions kamikazes autour du Stade. Là, Maman a progressivement arrêté de tressauter au fur et à mesure des explications, et puis soudain elle a mis ses mains sur son visage et elle s’est mise à sangloter comme jamais je ne l’avais vue le faire. Forcément, je suis venu la prendre dans mes bras pour lui apporter de la chaleur, et j’ai demandé ce qui n’allait pas. Au début, elle pleurait tellement fort que je n’ai rien compris, mais finalement elle a pu le dire.
Hermann, qui avait été mis dans le couloir pour jouer à « Risk » avec des figurines nazies parce qu’il n’avait pas le droit de regarder les infos pour épargner sa sensibilité, est arrivé.
« Qu’est-ce qu’elle a, Maman ?
– Laisse, Hermann », j’ai dit. « C’est rien. C’est à cause des attentats.
– Mais j’aime pas quand Maman pleure !
– C’est rien, je te dis. C’est juste parce que les terroristes ont raté François Hollande au Stade de France. Tu peux pas comprendre.
– C’était quand même pas plus dur à faire que le reste !!!! a crié Maman, toujours en pleurs.
– Mais Maman, je lui ai dit en la berçant, ça va aller. Tu sais, ils vont peut-être réessayer, et là, ça marchera ? »
Elle m’a regardé à travers ses larmes avec un sourire un peu forcé, et m’a caressé la joue.
« Tu es un amour, elle m’a murmuré. Mais j'ai dit une bêtise : un jour ton père t’apprendra que préparer un attentat, ça demande plus que tu ne crois. Il en sait quelque chose.
– Pourquoi ? j’ai demandé.
– Parce qu’il faut un peu d’intelligence et beaucoup de chance, et les deux ne sont pas données. » Elle m’a embrassé sur le front. « Mais je ne suis pas en train de te dire que tu ne pourras pas y arriver. Crois en toi, toujours. Moi je crois en toi. Un jour tu pourras faire exploser une mosquée sans aller en prison comme Papa, et en plus elle explosera. Les générations s’enrichissent au fil du temps. »
Et puis on s’est blottis l’un contre l’autre et on a continué à regarder les images de mort, en rêvant du futur.
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