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Je contemple souvent le ciel de ma mémoire

le vendredi 05 février 2016, à 18:58. Posté par Ivydall (auteur : Marcel Proust)


    Le temps efface tout comme effacent les vagues
    Les travaux des enfants sur le sable aplani
    Nous oublierons ces mots si précis et si vagues
    Derrière qui chacun nous sentions l’infini.
    Le temps efface tout il n’éteint pas les yeux
    Qu’ils soient d’opale ou d’étoile ou d’eau claire
    Beaux comme dans le ciel ou chez un lapidaire
    Ils brûleront pour nous d’un feu triste ou joyeux.
    Les uns joyaux volés de leur écrin vivant
    Jetteront dans mon cœur leurs durs reflets de pierre
    Comme au jour où sertis, scellés dans la paupière
    Ils luisaient d’un éclat précieux et décevant.
    D’autres doux feux ravis encor par Prométhée
    Étincelle d’amour qui brillait dans leurs yeux
    Pour notre cher tourment nous l’avons emportée
    Clartés trop pures ou bijoux trop précieux.
    Constellez à jamais le ciel de ma mémoire
    Inextinguibles yeux de celles que j’aimai
    Rêvez comme des morts, luisez comme des gloires
    Mon cœur sera brillant comme une nuit de Mai.
    L’oubli comme une brume efface les visages
    Les gestes adorés au divin autrefois,
    Par qui nous fûmes fous, par qui nous fûmes sages
    Charmes d’égarement et symboles de foi.
    Le temps efface tout l’intimité des soirs
    Mes deux mains dans son cou vierge comme la neige
    Ses regards caressants mes nerfs comme un arpège
    Le printemps secouant sur nous ses encensoirs.
    D’autres, les yeux pourtant d’une joyeuse femme,
    Ainsi que des chagrins étaient vastes et noirs
    Épouvante des nuits et mystère des soirs
    Entre ces cils charmants tenait toute son âme
    Et son cœur était vain comme un regard joyeux.
    D’autres comme la mer si changeante et si douce
    Nous égaraient vers l’âme enfouie en ses yeux
    Comme en ces soirs marins où l’inconnu nous pousse.
    Mer des yeux sur tes eaux claires nous naviguâmes
    Le désir gonflait nos voiles si rapiécées
    Nous partions oublieux des tempêtes passées
    Sur les regards à la découverte des âmes.
    Tant de regards divers, les âmes si pareilles
    Vieux prisonniers des yeux nous sommes bien déçus
    Nous aurions dû rester à dormir sous la treille
    Mais vous seriez parti même eussiez-vous tout su
    Pour avoir dans le cœur ces yeux pleins de promesses
    Comme une mer le soir rêveuse de soleil
    Vous avez accompli d’inutiles prouesses
    Pour atteindre au pays de rêve qui, vermeil,
    Se lamentait d’extase au-delà des eaux vraies
    Sous l’arche sainte d’un nuage cru prophète
    Mais il est doux d’avoir pour un rêve ces plaies
    Et votre souvenir brille comme une fête.

    Marcel PROUST (1871-1922)

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commentaires ( 3 ) (Ajouter un commentaire)
lilo le samedi 06 février 2016, à 07:18
merci pour cette découverte Ivy
bisou

Ivy le samedi 06 février 2016, à 15:25
Un plaisir de partager Lilo.
Ce texte fut une découverte pour moi aussi...sur un autre site. Et chose étonnante, j'ai posté il y quelques années déjà, un poème intitulé ' Au ciel de mes souvenirs'
Bisous

domidom le lundi 08 février 2016, à 16:02
Vraiment superbe....
Bises, Domie...

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