Mes poèmes - Livre d'or - Liens - Moi

 

L' Incident du Chien ( Conte )

le mercredi 09 mars 2016, à 00:12. Posté par Loïc



    Sur un ancien royaume de plaines et de glaces, de montagnes et de déserts, régnait jadis un roi dont le trésor immortel était matière à légendes, mais dont la bonté l’était carrément moins. Se sachant entouré de royaumes jaloux et, chez lui, d’un peuple globalement favorable à une redistribution horizontale du contenu des coffres, le roi, tel le cordonnier de la fable, n’en fermait parfois pas l’œil de la nuit. De jour il était irritable, et ne détestait pas adoucir ses maux en s’en prenant aux paysans afin de retarder le jour où les outils de la terre ne seraient plus agités vers le bas mais vers le haut. La logique de ce comportement contenait certaines failles indétectables sauf à l’œil averti, mais n’anticipons pas.

    Son épouse la reine s’inquiétait pour la santé de son mari, et déplorait que l’équilibre de ce dernier dût passer par pendaisons, piloris et incendies de villages. Femme pratique, elle eût préféré que le roi s’attaquât au fond du problème plutôt que perdre son temps en palliatifs et autres solutions ponctuelles. Pourtant, n’ayant aucune meilleure démarche à proposer, elle ne disait rien. Jusqu’au fameux jour qui fut sur le tard gravé dans les mémoires sous le nom de « L’Incident du Chien ».

    Un beau matin, le roi supervisait sur la grand-place de la capitale une série de pendaisons suivant la tradition du mardi, lorsqu’un chien jaune des rues, pauvre de poils mais plein d’espoir, franchit le cordon de la garde rapprochée et vint lécher la main du roi, qui tenait encore une cuisse de cerf du petit déjeuner. Le roi, se voyant déjà mordu par un molosse lépreux, plaça violemment son pied droit au derrière de l’animal qui s’enfuit dans la foule en couinant de douleur, poursuivi par des hallebardes qui ne l’atteignirent pas, mais causèrent néanmoins quelques blessures ou décès involontaires parmi la plèbe, espèce limitée n’ayant jamais su comment se disperser suffisamment vite au moment où ça compte.

    Or, la reine avait une certaine tendresse pour les bêtes, incluant (mais ne se limitant pas à) celles de race canine, et l’épisode la révolta. Elle attendit le moment où elle pourrait parler à son époux en privé, et elle lui dit alors : « Mon tendre ami, cela ne peut plus durer. Vous pendiez des gueux, mais à présent vous molestez des chiens. Où cessera cette escalade ? Serons-nous, nos fils et moi, bientôt victimes de vos affres ? Je vous en conjure, cherchez dès maintenant un remède définitif au mal qui vous ronge. Vous avez besoin de la paix de l’esprit ; trouvez un protecteur qui vous l’accordera. »

    Et le monarque confus se dut de convenir qu’il était allé trop loin ce matin-là. Il ordonna même sur-le-champ qu’un édit fût passé qui prohibait les violences envers les animaux, hormis ceux qu’il fallait découper pour vivre, et que tout contrevenant serait pendu avec les tripes de l’animal qu’il aurait giflé. Ce noble engagement dissuasif calma ainsi temporairement son épouse, mais le plus ardu était toujours devant lui : trouver celui qui lui garantirait qu’il ne se sentirait jamais plus menacé. Cette tâche-là n’était pas encore dans la bourse, comme le veut l’expression.

    Pourtant, le destin se mit à son service avec une rapidité qui valait bien une lettre de recommandation. Ayant envoyé des émissaires dans tout le royaume comme au-delà des frontières afin de découvrir champions inconnus, objets magiques rendant invincible ou créatures de l’Ancien Temps susceptibles d’être soudoyées, il eut bientôt vent de l’existence d’un représentant de cette troisième catégorie, qui ne sera considérée comme vile que par ceux qui ne sont pas au fait de la dynamique de l’offre et de la demande, et qui ne savent pas ce qu’il en coûte de protéger un trésor immortel.

    Un Dragon de Feu vivait en effet quelque part, c’est-à-dire encore un trou où c’est la croix pour trouver un hôtel où on parle français, et qui n’avait d’intérêt que parce qu’un Dragon de Feu y vivait ; et il se montra ouvert à des négociations avec le roi concernant ses rémunérations. Race légendaire, puissante, noble et aussi bête qu’un tabouret vu par en-dessous, les Draconides avaient toujours eu pour réputation d’aimer rassembler tout ce qui brille, un peu comme les pies mais en plus gros. Il était donc aisé – du moins le roi le pensait-il – de s’accorder la protection de l’un d’entre eux avec des verroteries que n’aurait même pas validées un chef indien, des fragments de miroirs entraînant sept ans de malheur, et des écailles de truite arc-en-ciel valant peu. Tout ceci fut fait, sans dépenser un sou du trésor immortel à protéger, et c’était une erreur sur le moment indétectable sauf à l’œil averti, mais n’anticipons pas.

    Le roi, s’étant noblement déplacé pour les pourparlers jusqu’à l’endroit lambda où séjournait le puissant Dragon de Feu, fut assez étonné – et on le comprend – de voir à son retour que la plèbe avait profité (comme c’est l’apanage de la plèbe) de l’absence de figure centrale d’autorité pour changer de régime, et avait fait perdre quelques kilos à la monarchie. Notamment tous ceux de la reine, des héritiers, des conseillers royaux et même de quelques chiens du palais, car rien n’est sacré pour ces gens-là, peu importent les édits légalement mis en place. Mais ce n’était pas grave, puisque le roi avait ramené le Dragon avec lui. La chimère eut tôt fait d’enflammer les esprits, rappelant en quelques heures que la crémation est un gain de place et d’efforts, et que dans un monde idéal un service payé à l’avance est un service garanti. Le calme revint sur le royaume et la structure pyramidale fut restaurée un temps (trois quarts d’heure pour être précis) – malheureusement bouleversée très vite par ce qui fut sur le tard gravé dans les mémoires sous le nom de « L’Incident du Chien ». Oui, je sais, il y en a eu deux, ce qui entraîne des confusions au Bac et des recalages qui brisent une vie, mais il n’y avait qu’à mieux étudier, et c’est bien fait.

    Car il advint qu’un chien jaune des rues, pauvre de poils mais plein d’espoir (en fait c’est le même que la première fois), profita de la relative absence totale de gardes royaux (décimés soit par la plèbe irritée soit par le dragon dont la perception du devoir de protection avait confiné à l’excès de zèle) et se fraya un chemin jusqu’à la salle des coffres qui était également, par un hasard malheureux pour certains, la salle des cuisses de cerf du petit déjeuner, le roi ayant préféré centraliser ses deux passions en un seul endroit, ce qui tristement était une erreur indétectable sauf à l’œil averti. Le dragon, d’abord imbu de sa tâche sacrée de protéger le sanctum de son employeur, comprit vite, en suivant le chien et en tombant sur la salle du trésor immortel, qu’on l’avait un peu pris pour un boulard avec cette histoire d’écailles de truite, et il en conçut du ressentiment. Certes, le roi, accouru dans l’intervalle entre la réalisation et les conséquences rapides, eut le temps matériel de dire très vite « Je peux tout expliquer », mais il faut noter que cela n’intéressa pas grand-monde sur le moment, et qu’il fut grillé vif par le dragon puis dévoré par le chien, qui commença son buffet par le pied droit.



    Nul doute qu’il y a bien des morales à tirer de cette histoire, le régent ayant commis toute une série d’erreurs indétectables sauf à l’œil averti. Mais serais-je juste, lecteurs, si je vous ôtais la paternité de votre réflexion au lieu d’aller faire une bonne sieste en vous laissant vous dépatouiller de ces bêtises symboliques avec la maladresse comique qui vous caractérise ? Non, je ne le serais pas. Je m’y refuse, par respect envers vous.




    Ecrit quelque part en 2013, jamais posté, retravaillé récemment.



<< Retour aux poèmes

 

commentaires ( 10 ) (Ajouter un commentaire)
Claude le mercredi 09 mars 2016, à 01:25
c' est un peu tard pour moi pour apprécier ce texte assez long, donc, je reviendrai demain pour le lire avec toute l' attention qu' il mérite.
En tout cas l' illustration me botte vraiment

A demain Loïc

pointbleu-Âme le mercredi 09 mars 2016, à 07:17
Loïc bonjour, les trésors matériels rendent, méchant et perfide car le propriétaire s'inquiète d'un éventuel vol, il n'a jamais l'esprit en paix et ne fait confiance à personne. Par superstition, il cherche un moyen magique et pas trop cher, car avare, de trouver sa tranquillité et la sauvegarde de son trésor. Mais ses erreurs sournoises finissent par se retourner contre lui.... Je vais me coucher :) Amicalement Âme.

Plumeflore le mercredi 09 mars 2016, à 13:35
Bonjour Loïc, oui, en effet on peut tirer bien des morales de cette histoire, tout cela est méchamment humain, bien que les dragons et les chiens ne soient pas en reste!!!
J'aimerais savoir écrire comme cela, si j'avais pareille plume nul doute que naîtrais quelques beaux romans!!
Bonne journée!
Marc!

Claude le jeudi 10 mars 2016, à 00:10
dans cette fable ou ce joli conte dans le quel le roi compte ses sous au début, à la fin, il s' aperçoit que tout compte fait, il ne peut compter sur personne.A la fin, le dragon et le chien lui règlent son compte
Ca me fait penser la fable du Renard et des raisins.
En tout cas cette " fresque médiévale ) qui a du chien, il faut le dire intéressera c' est sur les mordus de morale et les accrocs de bêtes féroces.
Toujours une écriture très diversifiée qui ne donne pas dans la rubrique des chiens écrasés.
Amicalement à toi

Loïc le jeudi 10 mars 2016, à 02:48

CLAUDE : Tu aurais sans doute été encore plus content si j'avais compté faire un conte sur un comte, pas un roi. Là, tu aurais fais LE com parfait.

A la base, j'avais prévu de faire un conte vraiment normal (et d'autres que je n'ai finalement pas faits) pour les lire à mon fils. Et puis voilà, ça a vaguement basculé dans le délire humoristique !

Je suis quelqu'un de maléfique.

Bon, va falloir que je me remette à écrire, moi, au lieu de faire les fonds de tiroirs. Mais la vie m'a un poil distrait ces derniers temps. Dans une semaine je poste un truc *vraiment* neuf !

Et au pire, il en reste dans les tiroirs... comme mes "BHL", hein Claude ?

Bye et merci !

Loïc le jeudi 10 mars 2016, à 02:53

POINTBLEU : Davantage que "Le Renard et les Raisins" dont parlait Claude, c'est un délire psychédélique sur fond du "Savetier" (mais j'ai rendu hommage à La Fontaine directement dans le texte !).

Merci de ton passage !

Loïc le jeudi 10 mars 2016, à 02:57

Plumeflore : J'ai généralement tendance à être très méchant envers la nature humaine quand j'écris des histoires, que ce soit du sérieux sur mon compte Cellox ou de l'humour sur Cellox2. Tiens... faudra que je boucle mon n°10 de "Je Suis Néo-Nazi"... il attend, il attend...

En tous cas, je suis sûr, te connaissant, que le côté satire politique t'a parlé !

Merci, et bonne nuit ! (à moi aussi d'ailleurs.)

Philip (JARDIN DE LUNE) le jeudi 10 mars 2016, à 10:02
Bonjour Loïc. Sincèrement, bravo. Je mesure vraiment la hauteur de ton talent, fondée sur de l'imagination vraie, et quand tu souhaites faire passer tous les understatments que tu souhaites tu le fais à merveille.
En comparaison, je mesure tes écrits avec la merde que je suis tout juste capable d'écrire à longueur de posts, sans la moindre subtilités, malgré l'enrobage de belles formules qui, à bien regarder, ne valent pas grand chose. Cette réflexion pourrait paraître de la jalousie ? Non, je me parle à moi-même et mesure ce qu'est de la vraie poésie ou de l'écriture originale. Amitiés, Loïc. A bientôt

mespoemes.net/bluegirl le jeudi 10 mars 2016, à 13:48

Il y a plus de punch que le souvenir que j'ai de la version d'origine (déjà 3 ans !!)
Peut être pour le dragon qui est apparu en temps si ma mémoire est bonne, ou bien c'est son rôle qui est plus marquant dans cette version.
Or, j'aime les dragons, ça me rappelle un de mes aspects préférés de "Hobbit"...

Quand au chien, j'en ai entrevu une autre perception récemment que celle de la docilité, infirmee ici. Mais normal, il vaut mieux ne jamais se reposer sur la docilité d'autrui, et puis surtout il s'agit symboliquement d'un chien des rues dans ton conte et pas d'un animal de compagnie.

Au sujet de ce que j'ignorais chez le chien, c'est son coté protecteur...(d'ailleurs ce n'est généralement pas un trait qui retient mon attention chez l'humain, sauf pour le coté maternel).

Mais je m'egare, tout en perdant mon option "accent", alors je finis juste en te disant que c'est un conte intense comme je les aime.
Hasta la vista...friendly !
Lola.

domidom le jeudi 10 mars 2016, à 16:59
Un peu long, ce qui m'a obligé à te relire deux fois, et pourtant, je manque de temps, mais bon, l'histoire est bonne et ne manque pas d'intérêt...
( Une fois de plus, on remarque que la richesse et l'avarice vont vraiment de pair)...
Je t'embrasse, Domie..

Ajouter un commentaire à ce poème en tant que :

Vous devez être connecté sur Mespoemes.net pour poster un commentaire.

 

 

Mes poèmes - Livre d'or - Liens - Moi

 

Hébergé gracieusement par MesPoemes.net - Créer un site internet