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Changer de peau comme on change de voitures, voici qui sauverait l’humanité ! Quand le corps ne répond plus alors que l’esprit est toujours vif reste, soit à se farcir la machine déglinguée jusqu’à ce que l’esprit tire sa révérence, soit à précipiter celle-ci… encore faut-il, en ce dernier cas, trouver une main bienveillante ! Cette option n’est pas à la mode…
Il avait probablement commencé avec quelques amibes, puis des mouches, des poulets, puis des moutons et quelques vaches. La mère allaite toujours ces petits présentés comme étant siens. Qu’un veau lui tire le pis, et c’est l’extase ! Maman vache accomplit son destin, atteint son but, réalise sa fonction, dirait l’ingénieur.
Tant qu’il s’agissait d’êtres rudimentaires, drosophiles, lombrics, et autres bricoles, cela passait fort bien aux yeux des doctes ès éthique. Cela allait dans le sens d’une curiosité qui autorise homo à se sentir d’un autre genre. La distance entre les espèces est assez grande pour qu’il ne s’en trouve pas concerné. Après tout, l’insecte est-il si éloigné de la laitue ? Quand la presse animée, colorée et bavarde, se pencha sur ses cousins ovins et bovins, chaque expert commentateur commença à se sentir visé. Le respect de la vie est-il compatible avec l’intervention sur le vivant ? Certes, cette question ne perturbe aucun consommateur de salade ! La scarole, tout comme l’escargot, seraient in fine si proche du minéral… que cela permettrait d’oublier que le vivant se nourrit du vivant, et non de diamants ou de platine, d’euros de dinars ou de dollars, bien que ce ne soit là que façon de différer symboliquement la protéine bonne à manger. Un petit tabou permet de rappeler les saines frontières à ne pas franchir. Qui dit tabou dit n’y pas penser, car sujet jeté hors de la pensée. La sauvegarde est automatique, elle est un réflexe appris. Et sans doute, si la batavia avait été dotée de parole, taperait-elle ces mots-ci à ma place ! seulement voilà, elle ne peut que se taire et saigner comme saigne les plantes, en silence. Quant au cri du lombric dans la nuit du labo, qui l’ouït ?
Seulement voilà, sa nana s’était payé un sapin en hors piste, et si le sapin s’en était bien sorti, sa nana se trouvait hors d’usage. Pourtant, à la voir comme ça, sur son lit blanc à draps blancs et couvertures blanches dans la chambre aux murs blancs de l’hôpital, son aspect extérieur semblait intacte, toujours propre à lui chatouiller autre que les neurones. Sauf que lors de la rencontre animal/végétal, si la cellulose avait tenu le choc, ses synapses à elle avaient sauté ! Pis ! à 99% celles qui la faisaient ondoyer. Elle était dans l’état d’un pis sans veau. Et face à son définitif inemploi, sa douleur était grande. Serait-il contraint de compenser avec une de ces baudruches que quelques piètres maffieux, soucieux du bien être humain, tiennent à disposition des gonades solitaires dans les environs des gares ?
Par ailleurs, sa nana disposait de quelques talents autres tels que celui de la conversation. Heidegger, Mozart, Rubens, Tagore et Gödel lui étaient familiers comme peuvent l’être à certains bipèdes bigonadés leur moto ou leur ballon de foot, et cela, l’avouait-il, était relaxant, surtout quand venait le moment de conclure par une cibiche. Il aimait son doux pépiement après qu’elle lui eût rafraîchi la mémoire quant à son appartenance à son sous-genre d’homo. Non ! il ne saurait se satisfaire d’une baudruche, car une baudruche, ça ne pépie pas !
Sa nana, il l’avait trouvée en flânant sur ces quais parisiens où, autrefois, le chaland pouvait s’esbaudir devant quelques exotiques bestioles, lapins géants tremblants, chauve-souris tremblantes, écureuils tremblants, et autres bébêtes tremblantes, sauf ce con d’Ara bleu, immobile dans sa cage, dont l’œil semblait dire à l’homo je t’emmerde : curieux cette expression dans son œil qui pouvait être rapprochée de ce que certains auteurs des siècles passés dénommaient ennui. Mais de cette consomption homo était guéri grâce au super prozac quadrifluoré bombardé à l’hélium 3. Longtemps, les vétos s’étaient interrogé sur cette curieuse affection dont souffraient les animaux dès lors qu’ils étaient exposés aux regards des homos sur les quais : la tremblante froide. Froide parcequ’une corrélation avait été établie avec la température extérieure. Toutefois, même quand les rayons printaniers caressaient les cages, la tremblante persistait. On avait bien sûr essayé de réchauffer les animaux pour observer leurs réactions à l’élévation de température, mais sans doute étaient-ils dénaturés car peu survécurent au traitement par micro ondes. Sans doutes ces espèces étaient-elles destinées à disparaître malgré toute l’attention des homos, et c’est ce qu’il advint.
C’est alors qu’on introduisit la nana, mammifère à station verticale doté de pépiement. Très vite, il apparut qu’elle ne tenait pas en cage et qu’il valait mieux, pour son fleurissement, la laisser vaquer sur les quais. De plus, pour prévenir toute échappée, il suffisait de disposer de ci de là quelques étals bondés d’objets inutiles et désuets. Ce qui permit le recyclage de nombre de déchets, ainsi que l’économie de leur retraitement. On vit même apparaître des industries productrices d’inutilités ! Quelques homos se spécialisèrent dans l’exposition sous verre de ces déchets : les abuseurs. Dans cette ère évoluée où la bionotique dispensait la plupart des homos de s’échiner le crin afin d’accéder à leur pitance, cette nouvelle activité réduisit la délinquance due à l’inemploi des énergies endormies des homos.
Très vite, il était apparu que certains spécimens de nanas avaient pu accéder à l’écriture. Commença alors l’ère des conteuses. En effet, la reproduction des homos, en ces temps avancés, était assurée sous cloche dans des chiourmeries. Quelque germen était prélevé aux homos désireux de disposer d’une descendance, motivés surtout par le besoin de renouveler la main d’œuvre dans les ateliers de bionotique. D’anciens ovocytes, datant de l’ère pré-bionotique, conservés dans du néon à 0,5 degré Kelvin, étaient alors soumis à un intense bombardement de germenium, substance synthétique obtenue par pompage collectif de gonades et composée de petites têtes chercheuses amorphes autrefois flagellées, mais désormais dénuées de flagelles depuis que le toit d’ozone planétaire avait cédé sous la pression des aérosols avec lesquels jouaient les primitifs. Le germen du père était ajouté à ce germenium collectif de façon à singulariser la descendance. Ainsi, l’individualité pouvait-elle se développer tout en préservant l’identité de l’espèce. Ce germen communautaire spécifiquement fécondé croissait ensuite sous cloche placentaire dans le respect des plus strictes conditions de température, de pression, d’humidité et d’alimentation par voies sangreducales. Le chiourme poussait jusqu’à ce qu’advint l’homo nouveau.
Le hasard prévaut aux grandes découvertes, c’est bien connu.
Une nana s’effondra un jour dans un grand saignement. Toutes jusqu’alors avaient dissimulé aux homos cette étrange génération de flux sanguin. Hospitalisée afin d’étudier avec précision ce surprenant phénomène, les médicastres locaux ablatèrent ce qui semblait à la source de ces grands maux. Un apprenti sinistre et maladroit, futur ministre du culte hippocratique, posa l’objet retiré auprès d’une cloche de germenium et du coude la cassa de sorte que le germen s’y répandit dessus. Cet amalgame jugé gâché fut jeté dans une poubelle. Quand le lendemain les médicastres reprirent leurs activités dans les locaux, ils observèrent dans la poubelle un grand débordement de chiourme ! Très vite, ils conclurent que les nanas étaient de grandes pourvoyeuses naturelles d’ovocytes super actifs, ce qui permit d’accroître la production de chiourmes et de restaurer une densité d’homos suffisante à la survie du genre. Effet secondaire qu’il fallut maîtriser, cette germination intensifiée produisait aussi des nanas, que les plaisantins surnommèrent entre eux les chiourmettes, plaisanterie qui se répandit rapidement hors les murs de l’hosto, et perdura.
La vitalité des nouveaux chiourmes surprit tout le monde. Autrefois, leur peau diaphane révélait les organes sous jacents, aubaine inespérée pour diagnostiquer les multiples affections dont souffraient ces chiourmes délicats. Désormais, les entrailles constituaient un secret bien gardé, mais ces chiourmes s’avéraient robustes, peau éclatante, lisse et souple sans jamais ni gerçures ni nécroses, œil vif et voix… tonitruantes ! Seul les premiers mois semblait calmer ces chiourmes neufs le doux pépiement modulé des nanas, lesquelles trouvaient là leur territoire comme une plante son pot. Dès que les chiourmes grandirent, les modulations s’articulèrent à en devenir des contes propres à maintenir les chiourmeries sereines.
Une fois le chiourme à l’âge adulte, gardant en mémoire les doux contes de sa prime nana, il s’en procurait une neuve afin qu’elle lui conta les histoires de son enfance, le tenant ainsi suspendu entre l’éveil et le sommeil par son doux pépiement. Et c’est ainsi que notre héros s’enquit, comme tout ex chiourme de fraîche date, de la nana qui serait sienne, celle qui pour lui aurait le pépiement berceur, comme le flux de l’eau d’un jardin japonais d’intérieur.
À l’ère des conteuses avait succédé celle des studieuses, sans pour autant qu’elles cessassent de conter. Les homos virent là moyen de demeurer sur leurs hamacs tandis qu’elles assureraient ces responsabilités auxquelles aspiraient leurs encéphales conquérants. Pour quelles raisons les brimer ? Les homos devinrent des vacants tandis que les nanas faisaient tourner la baraque. Les homos dans leurs hamacs s’adonnaient aux choses de l’esprit tandis que les nanas organisaient, régentaient, produisaient.
Avant que de la rencontrer, il s’était spécialisé dans le développement aléatoire de concepts informels. Reconnu dans son domaine, il avait mis au point une méthode efficace de conceptualisation fondée sur les processus oniriques du cerveau. Très jeune, il s’était vu attribué le prix très convoité du professeur Alfred, en raison des résultats accrus et novateurs que sa méthode offrait. Il fut rapidement entouré de disciples avec lesquels il fonda une école connue sous le sigle des AS, les Adeptes de la Sieste. Ses intenses réflexions le conduisirent à l’exploration d’un domaine jusqu’ici demeuré insondable : le vide morphique. C’est alors qu’il découvrit une propriété dont le corollaire était le blocage de son exploration. Ce vide était doué d’une symétrie qu’il baptisa parité. Par ailleurs, l’ensemble de ce champ dépendait de l’explorateur. Il lui fallait, pour continuer, s’associer la collaboration d’un qui posséda la parité intrinsèque complémentaire à la sienne. Après moultes essais infructueux avec divers homos, il eût l’idée de génie, en désespoir de causes finales, d’émettre l’hypothèse que les nanas étaient munies de cette parité complémentaire. C’était bien une idée d’homo ! n’était-ce pas somme toute ce qui différentiait l’homo de l’amibe ? il s’enquit donc de la parité sœur et traîna sur les quais. Fidèle à lui même, il procéda méthodiquement. Cette parité étant fondamentale, il posa qu’elle devait se révéler par une activité primitive des nanas. Il considéra alors la première apparue, celle de conteuse. Il sélectionna dans ce but une centaine de nanas qu’il immergea dans un bain de chiourmes, à raison de dix chiourmes par conteuse. Puis, il enregistra dix séances durant lesquelles chaque nana s’adonna à son activité de conteuse dans son groupe de chiourmes. Enfin, plongé dans une sieste profonde, écouteurs sur ses ouïes, il se laissa porter par chacun des contes jusqu’à ce que l’une d’entre ces conteuses le fît basculer dans le champ du vide morphique à parité inexplorée. Et c’est ainsi qu’il identifia SA nana, la belle Aube Claire à peau noisette et cheveux bleus. Leur collaboration fut fructueuse.
Mais maintenant, sa nana était cassée et il se trouvait en grande désolation. Les autorités avaient classé son fichier identitaire dans le dossier des rebutés. Il avait traîné sadépression le long des quais à la recherche d’un animal de compagnie, ainsi que le lui avait conseillé son psycheur. Depuis de nombreux siècles, les homos n’étaient plus capables d’assumer le moindre deuil sans un quelconque support. Cet affaiblissement du tempérament avait même engendré une véritable crise ! Aux temps barbares où pour la moindre possession d’un lambeau de terre les homos se déchiraient l’enveloppe avec grands raffinements technologiques – ils avaient commencé à coup d’os de mammouth pour, sous l’influence de la pression évolutive qu’activait leur sport favori, la continuer à l’aide de bombes gluoniques -, la question du support de deuil ne se posait pas : le retour de cadavres démembrés, partiels et pourris, depuis les champs de bataille n’était pas encore organisé. On faisait sans, et cela n’empêchait nullement les homos femelles d’alors (bien avant l’ère des nanas) de suppléer au défaut de mâles bien avant la cessation des combats afin de compenser le déficit masculin et de garantir la reproduction de combattants de remplacement. Ces temps n’étaient guères éclairés. Les homos les plus évolués - jugement établi selon une échelle interne - parvinrent à externaliser les conflits afin que la paix s’installa et demeura sur leurs propres territoires. Cela eût pour effet de les rendre plus sensibles et fragiles face à la moindre évocation de leur vulnérabilité : un éternuement cyclique devint une menace épidémique planétaire. On se mit à trembler face au risque de mort auquel on serait exposé si la menace se réalisait ! Et si par hasard quelque virus proto archaïque provoquait dix décès par an sur un milliard d’individus, la planète tremblait face à une telle catastrophe : homo était devenu précautionneux. Cela n’empêchait pas toutefois quelques boucheries permanentes dès lors qu’elles demeuraient externes… Faut bien vider ses poubelles quelques parts et, en ces temps là, on avait clairement, mais non explicitement, divisé la planète en deux : au nord de l’équateur la résidentialité, au sud, la déchetterie. Pour aborder la complexité, rien ne vaut un système simple comme le binaire.
Toutefois, les historiens reconnurent que ces temps troubles avaient permis l’éclosion d’un ensemble de préceptes, la Sagesse, qui garantissait à l’homo de pouvoir continuer son activité de sélection artificielle en toute sérénité sous condition d’ânonner périodiquement les canons de cette Sagesse. La parole trouva là sa finalité : justifier les actes par leurs contraires. Seule une élite était capable de s’y adonner avec la crédibilité d’une Gorgone. Encore lui fallait-elle, pour exceller à cet exercice, suivre une formation dans des centres de formatages spécialisés !
Face donc à cette crise, la thanatophobie, les homos perdirent le goût du sel de la vie et les cabinets des psycheurs se trouvèrent encombrés : la demande écrasait l’offre. Dès sa naissance, bébé homo était thanatophobe. Le cri primal était devenu un cri de terreur ! Pour affronter le simple fait d’épuiser son crédit de respirations autorisées, les homos en vinrent, dès l’âge de dix huit mois, à boire du jus de chanvre dans leurs biberons ainsi que le recommandait l’académie des médicastres avancés. Les effets de ces sucs archaïques s’avérèrent désastreux sur les performances citoyennes des homos, et cela dura jusqu’à ce qu’un laboratoire pharmalcoologique mette sur le marché la substance inoffensive apte à maintenir en chaque homo le taux adéquat de sérénité permanente : la dopaminette. Grâce aux progrès de la miniaturisation, une capsule productrice de dopaminette était insérée dès la naissance sous le corps calleux du nouveau-né. Bien réglée sur le juste taux en fonction du poids du chiourme neuf, elle diffusait dans le cerveau la concentration qui le maintiendrait dans son perpétuel état de béatitude, quels que soient les divers moments de sa vie, des plus gratifiants aux plus sombres. Par ailleurs, des micro capteurs l’informaient sur le développement du chiourme de façon à ce que le taux de dopaminette reste calé sur le poids de celui-ci, tout en déclenchant la variation de ce taux en fonction de celui d’adrénaline. Désormais, l’homo serait gai !
Toutefois, quelques cas marginaux étaient apparus. Certains homos avaient sombré parfois dans de telles dépressions conjoncturelles qu’une intervention chirurgicale – légère ! – avait été nécessaire afin de surdoser temporairement leur production de dopaminette. Hélas, ceux-ci avaient basculé de leur état normal de béatitude en celui d’hébétude définitive. Pour eux, le temporaire resterait inachevé. Cette pratique du surdosage fut alors interdite, et notre héros resta sauf.
(à suivre...)
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