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À glagla Agatha, avec toi je panique
Je vois soudain surgir une ombre sur ma rime
Qui glisse dans mon vers trois gouttes d’arsenic
Et soudain mon stylo devient l’arme du crime
À l’époque où tu nais, c’est l’été finissant
Au sud de l’Angleterre, en bordure de Manche
Nous sommes à la fin des années mille huit cent
Et l’on fréquente encor la messe le dimanche
Ton père, militaire, et ta mère au foyer
T’apprennent le calcul et la littérature
Ce qui fait que très tôt tu remplis tes cahiers
De poèmes au lieu de pages d’écriture
Tu viens d’avoir douze ans quand disparaît ton père
Avec ta mère alors tu t’en vas vivre en France
Dans la danse et le chant, tu veux faire carrière
Mais ta timidité t’enlève toute chance
Vous partez en voyage en mille neuf cent-dix
Car ta mère depuis à la santé fragile
Vous trouvez le soleil au pays d’Osiris
Et la félicité en bateau sur le Nil
Au bout de quelques mois, tu regagnes ton île
Où bientôt tu épouses l'homme de ta vie
Qui transforme ton cœur et ton état-civil
Agatha Miller devient Agatha Christie
Quelque deux ans plus tard quand éclatent là-bas
De terribles combats aux frontières de France
Parmi les réfugiés, tant de Belges tu vois
Qu'un Hercule Poirot germe en ton inconscience
Mais il ne peut lutter contre Arsène Lupin
Ou contre Sherlock Holm’s, héros de tes confrères
Le roman ne pouvant être ton gagne-pain
Tu deviens héroïne en blouse d’infirmière
C'est là que tu apprends à manier les seringues
Les drogues, les poisons pour tes futurs récits
Tandis que ton époux au volant de son zingue
Mitraille l'ennemi sur "To Tipperary"
En mille neuf cent vingt, tes petits personnages
S'animent enfin dans ton premier vrai roman
On y retrouve dès les premières pages
Arsenic, dentelles et rebondissements
Si ta publication n'est qu'un succès d'estime
Tu as ouvert la porte à d'autres parutions
Mais c'est lorsque tu vas devenir richissime
Que le malheur s'abat sur ta pauvre maison
Mille neuf cent vingt-six est une année cruelle
Ta mère monte au ciel, ton mari en descend
Pour y retourner, au septième, avec celle
Qui dactylographie en rêvant tes romans
Divorcée d'Archibald, tu te remaries vite
Avec Max Mallowan, ton cadet de quinze ans
Il est archéologue et "les vieilles marmites
Font les meilleurs bouillons", dit-il en t'embrassant
De ce jour, inspirée, et d’une plume allègre
Tu écris coup sur coup dix-sept œuvres divines
"Le crime de l’Orient-Express", "Dix petits nègres"
"Mort sur le Nil" et "Le Mystérieux Mister Quinn"
Installés en Syrie, Max t'initie aux fouilles
Et toi, avec amour, tu lui nettoies les pièces
Tu les inventories, les tries, les débarbouilles
Et puis tu les prends en photo avec tendresse
Rentrée en Angleterre à l'hiver trente-huit
Tu entreprends d'écrire un livre en souvenir
Mais si sa diffusion montre quelques limites
C’est que la guerre au loin recommence à sévir
Durant ce long conflit, tu mets alors en scène
La fin de Miss Marple et d’Hercule Poirot
Afin que tes récits à tes proches subviennent
Et qu’aucun auteur ne reprenne le flambeau
Après la guerre enfin les ventes redémarrent
Au ciné, au théâtre, à la télévision
On te loue, on te joue, c’est ton heure de gloire
La radio raconte ta vie en feuilleton
Tu es triste à la mort de ta grande sœur Marge
Tu es gaie quand tu pars de nouveau en Orient
Tu rayonnes quand ta pièce « Témoin à charge »
Est jouée à Broadway devant le président
À soixante ans passés tu arrêtes d’écrire
Tu préfères flâner dans les expositions
Aller à l’opéra, ou tout simplement lire
Assise à ton fauteuil dans ta grande maison
En ces lieux, tu t’éteins à quatre-vingt-cinq ans
Et là, pour une fois, ton cher Poirot déprime
Il n’a point d’enquête à se mettre sous la dent
Naturelle est ta mort, ce n’était pas un crime
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