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Prince, me permettez-vous
De vous appeler mon frère
Bien qu'il n'y ait entre nous
Aucun lien héréditaire
Bien qu'un demi-millénaire
Nous sépare l'un de l'autre
Puis-je aujourd'hui, cher confrère
Espérer être des vôtres
Bien que votre poésie
Me soit de loin supérieure
Je tiens à écrire ici
La vie de votre grandeur
Vous êtes né à Paris
A l'automne finissant
Quatre ans, pour être précis
Avant l'an mil quatre cents
Votre père est grand de France
Et votre mère d'Italie
Vous n'avez pas eu d'enfance
Car très tôt on vous marie
Depuis cinquante ans, la guerre
Fait rage dans le pays
Et l'on abat votre père
Dans une rue de Paris
Votre mère peu robuste
Décède alors de chagrin
Et à dix-sept ans, tout juste
Vous devenez orphelin
Vous vous mariez sans retard
Avec Bonne d'Armagnac
Fille du comte Bernard
Solide vieillard maniaque
Grâce à cette belle alliance
Aidé du duc de Bourbon
Vous voulez chasser de France
L'Anglais et le Bourguignon
Mal vous en prend Monseigneur
Quand vous affrontez un jour
L'ennemi, bien qu'inférieur
Dans la plaine d'Azincourt
Pendant sept heures horribles
Vos chevaliers embourbés
Servent d’ostensibles cibles
Aux impassibles archers
S’ensuivent six mille morts
Plus de mille prisonniers
Caché sous un tas de corps
C’est là qu’on vous a trouvé
Pour votre libération
Les Anglais fixent alors
Le montant de la rançon
À deux cent mille écus d’or
N’ayant dans votre famille
Personne pour la payer
On ferme vite les grilles
De votre prison dorée
On vous incarcère à Douvres
Dans un confort minimum
Il est loin d'être le Louvre
Ce misérable castrum
C'est là qu'entre deux poèmes
Vous apprenez les nouvelles
De votre pays, et même
D'une certaine Pucelle
Elle sauve votre ville
Et sacre le roi à Reims
Mais la fin de votre exil
N'y comptez pas, mon bon prince
Voilà bientôt vingt années
Qu'aux fins fonds de l'Angleterre
On vous retient prisonnier
Et pour cet anniversaire
Armagnacs et Bourguignons
Signent le traité d'Arras
Mais vous restez en prison
Votre femme alors trépasse
Vous écrivez de nouveau
Des complaintes, des sonnets
Des ballades, des rondeaux
Pour l’amour qu’elle portait
En mil quatre cent quarante
Vous quittez ivre de joie
"La forêt de longue attente"
Pour vous installer à Blois
Mais votre libérateur
Le duc Philippe le Bon
Vous fait épouser sa sœur
Pour compenser la rançon
Vous n’y perdez pas au change
Prince, avec vos cheveux blancs
Car la fille a des yeux d’ange
Et n’a pas encor quinze ans
Et si votre tendre épouse
Vous donne trois beaux enfants
Trois, dont le futur Louis douze
Vous attendez dix-sept ans
Vous avez la soixantaine
Dépassée de quelques rimes
Votre vue est incertaine
Votre plume se décime
Puis on vous sait disparaître
En Bourgogne, ou en Champagne
Comme les oiseaux peut-être
Qui pour expirer, s’éloignent
Mais depuis dans les collèges
Jusqu’à notre siècle-ci
Les enfants comme un solfège
Murmurent vos poésies
« Le temps a jeté son manteau
De vent de froidure et de pluie
Et s’est vêtu de broderie
De soleil riant, clair et beau »
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