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Ô mon coeœur vieille pompe toi qui m’ensanglante, rappelle toi cette autre vie, il me semble qu’il y a mille ans: Les rails longeant la rue enchâssée par la nuit où versaient en flaques des réverbères anémiques, ces fils croisés luisant vers l’infini, rappelle-toi donc ce chemin clandestin que j’aimais tant et que je prenais toujours pour me replier, malgré l’interdit et le danger, après la ville ravagée sur le front de mes guerres vacillantes; te souviens-tu de ce train évité de justesse, fureur fantomatique échappée du néant, et de mes cris de dingue quand m’avait frappé son souffle assourdissant?
A chaque fois, imperturbable et réglée, la banlieue avait fui dans l’embryon d’un rêve que l’aube comme toujours avorterait et, dans le silence ésotérique que seuls fissuraient les cailloux sous l‘incertitude de mes pas, j’écoutais pieusement la nostalgie des entrepôts abandonnés, comme on tourne les pages d’un vieux livre d‘histoires, me confiant gravement leurs souvenirs de clochards disparus avec leur déchéance, éructant au bout de leur violence leurs colères alcooliques jusqu’aux cris, dégueulés dans les odeurs d’urine.
Je ne pouvais compter le nombre de mes divagations au milieu des wagons, sépultures rouillées de tant d'adieux pleurant encore à leurs fenêtres - mon Dieu, comme je les entendais! - et de départs pleins de promesses. Je ne pouvais savoir les heures ou les siècles saouls passés la ou même ailleurs en mon pays, ma France trop éprise comme moi du chant des cimetières, toutes les saisons traversées en étoile filante, vieux boulon d'astronef qui s’imagine lumière: Sous le poids de la chute des repères anciens, le temps s’était distendu jusque à se liquéfier et, sous sa pression nouvelle, devant son acharnement à se répandre, les divisions de l’horloge avait ployé pour à la fin céder, bien incapables de le contenir plus longtemps; Il coulait des lors sans obstacle, m’immergeant tout entier dans sa lourde et immuable lenteur, tel un fleuve faisant son lit de tout l’espace. Et mon dieu, l’onirique réel avait bien trop les traits de mes rêves grimaçant comme des souvenirs! Ainsi, seule me dominait la nuit, continue, immense et confuse, dont le commencement se perdait dans l’Histoire, cette nuit maladive dont les portes secrètes, voitures de flics aux lumières inquisitrices, baladaient partout en ville leur défiance, dans chaque repli sombre ou les ombres suspectes cherchaient à se planquer. Ces portes, qui les passait vraiment? Regarde dans les rues toutes les silhouettes qui se cachent encore sous l’impunité des étoiles, regarde comme il y a foule dans la possibilité du vertige! Mais l’ivresse n’est rien, rien que la tentative d’atteindre les rêves de la sobriété, rien de plus qu’extension de nous-même et la médiocrité, forteresse inexpugnable, y demeure inchangée, ignorant tout des pérégrinations prométhéennes et de leurs transcendances, avec leurs courses folles en voitures astrales pour le ciel ébréché, la conscience volée aux dieux et la vie dissimulée qui se révèle, ignorant même la parole ourlée de coeœur qui s’épanche et croit enfin en sa vérité!
L’heure des draps trempés de la sueur de mes luttes paradoxales qui semblaient si réelles, quand la lumière me déchirait les paupières, me rappelait cruellement ma folie; alors me fallait-il envoyer paître les troupeaux de remords et de peurs hurlant à mes oreilles comme des centaines de porcs qu‘on égorge, ou faire de tous ces cris d'abattoir de la musique de vie, une forme nouvelle de bonheur.
Les mains tremblantes, je poursuivais un peu moins fier les pas des grands brûlés, que l'incendie fascine encore sous le pus des blessures, essayant d’accepter la rançon future de la débauche: un jour, le suivant ou peut-être le millième, elle aurait fini de blanchir ma carcasse, donnant à mon souffle l’odeur et le goût définitifs de la cendre. Et je m’achèverais alors à petit feu dans la torture atroce de l‘irréparable.
Patrice
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