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La Bréhaigne ( Régine Fernandez )

le jeudi 16 février 2017, à 09:19. Posté par COLLECTIF (auteur : Régine Fernandez)








    la bréhaigne

    L'éveil. Aux premières lueurs qui s'insinuent aux fentes des volets. Aux tendres coups de patte sur le front, les joues, du chat roux qui miaule d'impatience. Exigence féline à laquelle le corps lâchement cède. Premier café, première cigarette, premier coup d'œil au-dehors. Histoire de prendre la température du jour, un aperçu sur sa couleur, son mouvement. Les bosquets, la pelouse, ruissellent de rosée, le ciel se partage entre le gris des nuages étirés et le gris des fumerolles des cheminées, le laurier se balance et fouette de ses lancettes luisantes les roses tardives. Les bruits extérieurs, encore contenus par les fenêtres closes, semblent échos des frémissements de la maison qui s'éveille. Un nouveau jour, un autre jour à vivre, à passer.

    Front collé à la vitre, au froid qui calme la fièvre d'une nuit tourmentée, Macha ne voit rien, regard emporté au filet d'eau vomi par la grosse buse, au pied des escaliers, accroché à une brindille noueuse, à une feuille rousse, charriées mollement par le maigre courant. Elle n'entend rien, refermée sur elle-même, huître grise sur verre, sinon un mot qui emplit sa tête, serre sa gorge, noue sa langue derrière ses dents serrées. Un mot que, jusqu'à la veille, à peine quelques heures, elle ne connaissait pas, jamais entendu, ni lu.

    Elles se tenaient dans la cuisine, se partageant un reste de gâteau. La Jeanne et la Bénédicte. Elle, elle somnolait dans le salon voisin, un livre sur les genoux, pesant sur les articulations douloureuses de ses doigts, à quelques pas d'une porte entrouverte sur des médisances tardives. Dont elle était encore l'objet.

    Entre deux tintements de porcelaine, de verre ou de métal, les mots se glissaient. Pas même à mi-voix. Pas même soucieux d'une indiscrétion. Des mots mêlés ou bousculés par force gloussements. Elle les devinait, les voyait en dépit des cloisons épaisses, des ombres, se pousser du coude, partager des mimiques complices, la Jeanne et ses yeux globuleux, la Bénédicte dont les lèvres si courtes, si peu dessinées ne se rejoignent jamais tout à fait, même au repos, sur l'émail jauni des incisives. Les yeux de l'une, comme exorbités à force de toujours fureter, surveiller chacun. La bouche de l'autre, comme incapable de se refermer sur un trop-plein de vilénies, inépuisable.

    Et là, les voilà qui s'en vont à messe, ainsi que chaque matin, dans leurs robes au noir verdi par l'usage, lustré ainsi que plumes de corbeau, cheveux dissimulés sous des triangles de dentelle noire, bras-dessus, bras-dessous, accrochées l'une à l'autre, traversant la cour centrale à tout petits pas, prudents sur les pavés disjoints, resserrées dans leur dévotion autant que dans leur quête de ragot.

    Macha s'éloigne de la fenêtre, refoulant vers l'invisible les silhouettes sautillantes de ces deux corneilles malfaisantes. Un instant son reflet dérive sur le carreau de verre, gris sur gris, comme le ciel, comme l'eau. L'eau. Tellement présente, dans ce pays de brouillard lourd, où arbres et demeures sont en permanence encapuchonnés d'une humidité sournoise. Une humidité qui s'infiltre et la mine jusqu'au creux des os. A cause des deux rivières, si proches qu'elle ne peut jamais s'abstraire tout à fait de leurs murmures, de leurs brumes, de leurs colères, et qui grondent souvent si fort et si large que les murs mêmes de la maison, dressée entre leurs rives, en frémissent. Peut-être leurs lits dégorgeraient-ils, un jour, assez de violence pour tout emporter.

    Dans la chambre voisine, aucun bruit. Lucas dort encore. Il s'en faudra bien de quelques heures avant qu'il ne retrouve toute conscience. Comme à chaque fois qu'il revient de M... Qu'il est ramené, plutôt, ivre au point de ne pouvoir rentrer par lui-même. Mais pas assez pour ne pas tenter de forcer sa porte, taire des insultes, museler sa rancœur.

    Dix ans. Dix ans, déjà, à vivre, survivre, dans ce décor aquatique, cette prison suintante. Dont elle est pourtant la maîtresse. Mais une maîtresse sans droit ni pouvoir, sinon par le fait d'être l'épouse de Lucas. Une épouse à laquelle les menus ne sont pas soumis, qui n'a pas accès aux armoires à linge, aux réserves, aux comptes, qui ne voit jamais un fournisseur, ni libre de se défaire ou d'engager un employé, de changer la couleur d'un mur, d'une tenture, la disposition d'un meuble, pas même seulement les fleurs d'un vase.

    Dix ans, à subir la Jeanne et la Bénédicte, sœur et tante de Lucas. Leurs regards et silences qui la font transparente et absente. Leurs méchantes critiques hors de sa présence mais toujours assez proches pour qu'elle puisse les entendre.

    Quelques semaines lui suffirent, aux premiers temps de cette union maudite, pour comprendre ce que Lucas attendait d'elle. Contraint à ce mariage – comme elle, d'ailleurs – il escomptait en recevoir le fruit. Une descendance. Mais légitime celle-là. Peut-être y pense-t-il encore ? Macha frissonne à cette idée. Un regard vers le bureau à secrets la rassure. Dernier vestige d'un passé de jeune-fille aimante et aimée – du moins le croyait-elle autrefois – et refuge de son unique moyen de révolte.

    Mains jointes sur son ventre plat, Macha revient à la fenêtre, y reprend son affût. Au-delà de la cour carrée, des deux ponts opposés, dans un alignement si précis, qu'empruntant l'un ou l'autre, ils semblent n'être qu'un, au-delà d'une paix trompeuse, de la sérénité pastorale d'un chaume, se dessine le prochain automne. Les bûchers d'herbes, aux odeurs de feuilles mourantes, les vapeurs blanchâtres courant au fil des ondes, les relents de la terre détrempée, pourrissante et stérile. Stérile !

    « Lucas n'est qu'un sot ! Il devrait divorcer de la bréhaigne ! » Laquelle des deux a, la première, prononcé ce mot ? La Jeanne ? La Bénédicte ? Laquelle l'a répété en riant? Et répété encore, jusqu'à ce qu'il s'imprime si fort dans sa tête qu'elle s'est sentie poussée à quitter son fauteuil, à en chercher la définition dans un dictionnaire.

    Ainsi donc, ces deux gargouilles la croient stérile. Et s'il est vrai qu'elle le semble, ce que ces deux cruelles commères ignorent c'est qu'elle fait tout pour cela. Depuis le viol, la décision des parents de ne pas ébruiter l'affaire, de les marier, pour réparer. Effacer la tache, absoudre la faute. Violentée, souillée et condamnée cependant à en subir davantage, pour éviter tout scandale. Mais d'un violeur ainsi élevé au rang d'époux, et désormais assuré de tous les droits sur elle. Si sûr et si fort qu'à lutter contre lui, elle s'y est brisé plusieurs fois les doigts.

    Stérile ? Non, hélas ! Et combien pourtant elle a souhaité l'être. Six mois après les noces, durant tous ces jours d'angoisse, à chacun de ces coups terribles qu'elle assenait à son ventre fécondé, nuit après nuit, sans gémir, sans faiblir. Après la visite chez le docteur Pellegrin, après le test. Et durant les semaines à guetter un moment propice, une absence assez longue de Lucas, à réfléchir à un prétexte plausible pour s'éloigner et avant qu'il ne soit trop tard. Et aussi après le retour. Ce sentiment de victoire mêlé à cette sensation de perte, d'échec. Les petits cachets, les ruses pour se les procurer, chaque mois, l'inquiétude de les oublier ici ou là, et le tiroir invisible de son meuble à secrets.

    Dix ans. Soumise à un destin qui n'eut pu durer que quelques jours, quelques heures, à condition de comprendre, de réaliser, que ce mariage honni la libérait aussi de l'autorité de ses parents, l'émancipait. Qu'une dot judicieusement protégée par contrat pouvait être le meilleur sésame vers une totale indépendance. Alors qu'elle s'est enfermée dans une prison dont chaque pierre est un élan de haine envers Lucas, sa sœur, sa tante. Une prison construite et reconstruite jour après jour, érigée par elle-même. Durant toutes ces années elle a été l'artisan de ses propres chaînes.

    Et il a suffi d'un rien, de si peu, d'un mot inconnu, pour qu'une paroi se lézarde, laisse passer un éclat de lucidité. Pour qu'un paysage change, ou sa façon de le voir. Pour qu'un horizon s'ouvre, ou qu'elle le réalise depuis toujours ouvert pour elle. Et déjà elle se sent libre. Et féconde. D'espoirs à vivre.



    Régine Fernandez








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