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Les chiens.... (Nouvelle)

le samedi 07 mai 2005, à 12:25. Posté par Michel (auteur : Michel Liotard)






    Lorsque Dick surgit à son tour auprès de ses compagnons, ceux-ci étaient déjà absorbés par la fouille méthodique et quotidienne des poubelles de l’avenue.

    Dick savait qu’à coup sûr ils s’y trouveraient. Cet endroit, mieux qu’un autre, offrait en ses poubelles la certitude de rassasier toute la troupe, en raison des nombreux restaurateurs du quartier qui semblaient s’ingénier à les préserver toujours pleines.

    Le grand réverbère, à l’angle du trottoir, éclairait providentiellement les seize profanes. Dick l’aimait bien ce réverbère, et il n’y avait aucune raison pour que, ce soir encore, il ne levât sa patte brune sur ce fidèle ami qui sentait l’urine.

    Puis, sans empressement, il se dirigea vers le vieux Black, sachant parfaitement que celui-ci possédait l’art de dénicher les meilleurs morceaux.

    C’est à ce moment que Doly se figea instantanément, se raidit sur ses pattes, et, sans transition, se précipita brusquement dans la nuit, ne laissant derrière elle que l’écho d’aboiements déjà lointains.

    Le vieux Black redressa la tête, aussitôt imité par Dick.

    Très vite, ce dernier comprit que cette nuit ce serait lui le meneur, quand les quinze chiens se blottirent les uns contre les autres autour de lui, et le fixèrent tous de ce regard étrange, dont il ne connaissait que trop bien la signification.

    Alors, pour ne pas prolonger l’impatience du groupe, il aboya une fois, et son timbre puissant se répercuta dans l’avenue. Immédiatement Dick perçut la réponse de Doly, faible et lointaine, et il s’élança aussitôt dans sa direction.

    Le grand réverbère n’éclaira plus que le trottoir déserté, encore jonché de détritus de toute nature répandus sur toute la surface.

    Peu après Doly, qui attendait assise, se leva et exprima une vive joie en voyant Dick et les autres.

    Le promeneur nocturne et solitaire qui passa près d’eux, à ce moment, fut sans doute intrigué par cet insolite rassemblement de chiens qui, dans l’ordre et le calme, semblaient attendre quelque chose. Et dès qu’il tourna, à l’angle de la rue, et que le martèlement de ses pas ne se fit plus entendre, le gros Médor, sans bruit, furtivement, partit sur les traces de l’homme et disparut, tandis que la horde emboîtait le pas à Dick dans la direction opposée.

    Ils trottinèrent ensemble un bon quart d’heure, longeant le pâté de maisons avant que Diane, la première, ne lâchant le groupe pour s’introduire par cette fenêtre restée ouverte. Et lors tout alla très vite et, chaque fois que Dick s’arrêtait, puis repartait, un chien quittait le groupe et s’engouffrait tantôt par une porte, tantôt par une fenêtre, parfois par la bouche d’un soupirail ou par-dessus le mur d’un jardin.

    Dick s’arrêta encore une fois, et Doly s’engagea sous une porte-cochère, avant de traverser la grande cour, pour arriver enfin aux premières portes.

    Apparemment, toutes étaient fermées mais, dans l’espoir que l’une d’elles ne soit pas verrouillée, elle s’arc-bouta sur la première de tout le poids de son corps puis, celle-ci ne cédant pas, sur une seconde, puis sur une troisième, lorsqu’une forme massive fondit sur elle en même temps qu’elle sentit ses chairs se déchirer.

    Folle de douleur, Doly ne comprenait pas.

    Au premier étage on fit de la lumière, et un homme appela son chien.

    Alors l’énorme berger leva la tête vers son maître et Doly, ensanglantée, profita de ce moment pour s’extraire de l’emprise du monstre. Les aboiements puissants et furieux du berger couvrirent les gémissements douloureux de la chienne, lorsque celle-ci atteignait enfin la porte-cochère, et s’apprêtait à la franchir.

    Mais un bruit sourd résonna dans la cour, un éclair, puis une détonation, et le corps de Doly retomba d’une masse, inerte, et bascula dans le caniveau où son sang se répandit abondamment, colorant de rouge le mince filet d’eau qui emportait sa vie.

    Au même moment Dick arrivait au terme de sa mission. Il ne restait plus avec lui que le vieux Black, Fido et Mol.

    A cet endroit de la ville, plus calme et moins éclairé que les autres, il y avait toujours quelques femmes qui attendaient devant une porte, parfois toute la nuit.

    Dick et Fido continuèrent seuls.

    Ils débouchèrent sur le grand boulevard où des automobilistes dessinaient en permanence de longs rubans jaunes et rouges. Un gros chat de gouttière jaillit devant leurs nez, pour s’écarter aussitôt du chemin des deux colosses. Plus loin, un groupe de jeunes gens s’amusèrent à les pourchasser. Dick reçut un douloureux coup de pied sur le postérieur, et un projectile déchira l’oreille de Fido.

    Il leur fallut courir longtemps et emprunter de nombreuses rues pour semer leurs poursuivants déchaînés.

    Fido haletait. L’autre, plus alerte, le précédait déjà de plusieurs dizaines de mètres.

    Ce fut donc lui le premier qui aperçut cette vieille femme rabougrie qui le fixait, silencieuse et immobile, par l’entrebâillement de sa croisée.

    Il s’arrêta net, et attendit que Fido l’eût rejoint.


    *

    Le grand chien brun était désormais seul. Sans hâte, il arpenta encore les rues désertes, ce qui l’emmena à repasser au point de départ, près du réverbère familier où se trouvait déjà le vieux Black.

    Les deux chiens n’échangèrent aucun signe. Dick comprit qu’il lui faudrait faire vite. C’est pourquoi la première occasion fut la bonne, et qu’il ne recula pas devant la difficulté que représentait l’espagnolette. Cela lui valut seulement de s’écorcher le museau, mais le bruit que fit le volet en claquant sur le mur l’inquiéta davantage.

    Il attendit un peu devant la fenêtre béante puis, avec toute la souplesse que laissait supposer son corps, bondit en avant pour retomber sans bruit dans la maison.

    Il crut tout d’abord que la grande pièce était déserte, mais sur la commode un serin siffla quelques notes incohérentes, ce qui inquiéta Dick une fois de plus, et l’incita à quitter la chambre de ce gardien inattendu. Il s’engagea promptement dans la pièce voisine, qui devait être la cuisine, et explora ainsi tout le rez-de-chaussée.

    Tout était parfaitement calme. C’est alors qu’il distingua l’escalier de bois qui, selon toutes les probabilités, le conduirait au-devant de ce qu’il cherchait.

    A plusieurs reprises ses pattes glissèrent sur le bois verni avant qu’il ne se retrouve dans le vestibule. Là, c’était l’impasse. Une, deux, trois portes. Et toutes étaient closes ! Son attention fut néanmoins attirée par l’une d’elle, qui paraissait moins épaisse et plus fragile que les deux autres.

    Il s’en approcha, la flaira, et fut immédiatement convaincu qu’il devait franchir cette porte. Alors ses pattes, ses crocs, ses griffes s’attaquèrent instantanément au contre-plaqué qui ne devait pas lui résister.

    Un cri strident se fit entendre au travers de la seconde porte, puis une voix d’homme marmonna, et la maison toute entière commença à s’ébranler.

    Dick comprit le danger. D’un formidable coup de crocs il fit sauter le pan de bois, et alors les cris du bébé devinrent parfaitement audibles.

    Le chien ne fit qu’un bond, ne planta qu’une seule fois ses crocs qui pénétrèrent profondément dans la gorge de l’enfant.

    L’homme, affolé, n’eût que le temps de voir ce grand chien aux naseaux imprégnés de sang, qui le jeta par-terre avant de détaler comme un bolide dans les escaliers.

    Dick entendit encore les hurlements d’une femme, des voix, des cris, tandis que les fenêtres s’ouvraient un peu partout.

    Dès qu’il fut assez loin, sa gueule s’ouvrit démesurément pour lancer au ciel une longue série d’aboiements.

    Aussitôt, à travers la ville que le jour commençait à éclaircir, on entendit en écho les hurlements interminables d’une quinzaine de chiens…





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