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(...) Peu à peu, nombre d’habitants du bourg, pourtant respectueux du vieux professeur, préféraient éviter de le croiser.
C’est pour ces raisons que lorsque je débarquai à Dunwich, j’eus toutes les peines du monde, dès avant de rencontrer le Pr Clearwater, à recueillir de la part de la population locale, des impressions sur ce citoyen peu commun, qui m’auraient permis de mieux cerner sa personnalité mentale. Et lorsque j’évoquais les comportements singuliers du notable dont on m’avait rapporté les étrangetés depuis Providence, mes interlocuteurs feignaient la plupart du temps l’ignorance.
Les travaux personnels d’Abbott Clearwater m’avaient toujours intrigué et sous le génie remarquable du personnage, j’avais toujours pressenti comme une sombre préoccupation qu’il cachait tant bien que mal mais qui, pour un observateur attentif et curieux comme je prétendais l’être, transparaissait discrètement, que ce soit au cours des nombreuses conférences qu’il donnait où au travers de ses rares mais érudites publications.
J’avais fait sa connaissance à Boston. J’étais alors jeune journaliste attaché à ce marginal périodique très prisé par le milieu estudiantin, The Heights, et j’avais réussi à convaincre mon rédacteur en chef de faire un reportage sur une intrigante causerie qu’il entendait donner au Boston College, l’université privée sur Chesnut Hill. Le thème de la conférence portait sur « l’approche tératologique et comportementale de certaines populations du littoral de la Nouvelle Angleterre » et j’avais peu de doutes sur la nature des propos qui allaient se tenir, dès lors que je savais qu’Abbott avait récemment passé six mois de son existence à Innsmouth, cet ancien port au Nord de l'Etat de Rhodes Island, où les voyageurs évitaient de s'attarder. J’étais d’autant plus intrigué de la tenue de cette savante réunion que, quelques jours auparavant, on avait vu le Pr Clearwater sur les lieux d’un étrange fait divers dont la presse avait, semble-t-il, sciemment décidé d’en limiter la diffusion. On avait découvert au bord de la Charle River, près de North End, un étrange tentacule en putréfaction, de dimensions peu communes, où l’on distinguait, aux dires des témoins présents, au milieu des marbrures bleutées restant sur les parties non corrompues, d’étranges filaments aux apparences vaguement fluorescentes et électriques qui donnaient une impression de pulsion interne et inexpliquée. Un de mes amis photographes, accouru sur place, et prévenu par je ne sais quelle source, avait été vivement impressionné par ce spectacle si étonnant et tellement incongru au pied des bâtisses de briques noircies des vieux docks. Il avait remarqué, parmi les rares témoins de l’évènement, que quelques hommes aux allures de vieux marins, faisaient l’ébauche de ce qui pouvait apparaître comme un discret signe de croix. Mon ami n’en avait pas été particulièrement intrigué dès lors que, de surcroît, la population du quartier de North End se composait en grande partie d’immigrés italiens, forts croyants et l’on n’était pas étonné de voir ces gens se signer devant une manifestation inhabituelle de la nature.
Au milieu du petit groupe, se tenait le Pr Clearwater examinant avec attention le grand appendice flasque qui ne serait bientôt qu’une brume de chair déjà nauséabonde. Il prenait des notes sur un petit calepin gainé de vieux cuir, mais un témoin raconta qu’en fait, il faisait un croquis le plus précis possible de la chose échouée.
Le lendemain, seul le Boston Globe titrait dans un bref entrefilet en pages intérieures : « Un poulpe géant aux abords des docks ? »
(à suivre)
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