La révérence du révérend

 

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Envers et contre tous (Nouvelle)

le samedi 10 mars 2018, à 18:49. Posté par Bartkley


    Biron …
    Vous sortez d’un virage et le château vous saute au visage !
    La noirceur et la froideur des ardoises tranchant avec la chaleur et la tendresse du jaune orangé de ses pierres; ces pierres que je caressais et frôlais de mes lèvres en attendant la visite dans cette cour magnifique où une arche splendide ouvrait une fenêtre, soutenue par des doubles colonnes, donnant sur des forêts immenses aux parfums de chèvrefeuilles mélangés au chênes, de peupliers mélangés aux buis, de saules aux rosiers sauvages et de fraises des bois aux pommiers et pruniers d’ente et d'autres encore plus subtils et, donc, plus difficilement identifiables.(Je vous passe les différents chants des différents oiseaux...)
    Et puis le guide arriva et nous commençâmes par apprendre que cette cour fut le témoin de lançades d’huile bouillante par la gueule, de transperçades  de bides par hallebardes, de fendades de boîtes crâniennes par haches (ou objets plus folkloriques) et autres écrabouillades dues à des pierres tombées du ciel  !
    Nous arrivâmes ensuite dans la pièce principale; je me dirigeais vers la sublime cheminée où le feu semblait encore crépiter, me retournant, les yeux écarquillés, pour voir entrer les sangliers ruisselants, les faisans aux figues, les cailles aux raisins, les lapins aux pruneaux, les montagnes de choux à la crème slalomant entre les plus belles toilettes de ces dames et les perruques talquées de ces messieurs occupés à danser un menuet ou je ne sais quelle danse de l'époque, plein de grâce et de sourire aux lèvres!
    A ce moment là, notre guide nous apprit qu’en ces temps là, on se soulageait où l’on pouvait ! Dans les jardins, bien entendu, mais aussi bien dans les escaliers où les coins de pièces; nous eûmes même droit à un petit cours d’histoire qui nous apprit que ce bon vieil Henri Quatre, qui venait chasser dans la région, ne se déplaçait jamais sans son chevalier porte coton, chevalier (s'il vous plaît! Respect!) qui était préposé à lui torcher le cul et que la reine Marie de Médicis pensionnait un nommé Nicolas Guillois pour le même service ! Dans la foulée, nous apprîmes que Louis Seize et Marie-Antoinette étaient des gens fort propres et nous en fûmes fort aise !
    Nous entrâmes dans ce qui semblait être une salle de jeux; j’entendais des enfants crier en jouant au jeu de paume ou à colin-maillard ou bien à chat perché et rire en traçant des marelles sur le sol ! Erreur ! C’était une salle de torture! Et nous partîmes à nouveau dans des histoires de pieux enfoncés dans les fondements, de cassades, à coups de barre de fer, de tibias, de rotules, de fémurs, d’avant bras et de cages thoraciques, de  sectionnades de tendons et de muscles avec des couteaux mal aiguisés et sales (cela n’a pas été précisé, mais on imagine aisément) et d’écartelades dans tous les sens !
    Arrivés dans une chambre qui était si belle qu’elle était le reflet même du romantisme et qu’on ne pouvait que rêver d’y mourir d’amour avec l’être chéri depuis toujours...nous eûmes droit à des histoires d’enculades entre gens de la même famille et parfois même du même sexe (cela va sans dire) !
    C’était l’été, il faisait chaud et soif et estimant en avoir assez vu et entendu, je ripais les galoches sans rien dire à personne…
    Je m’arrêtais à Lacapelle Biron, petit village à 5km, pour y noyer mes désillusions !
    Je commandais un demi panaché( j'en entends dire que la noyade est loin ! je l'aurais voulu plus proche, faites moi confiance, mais je conduisais!) à l’ombre des platanes; l’air était doux, calme, parfumé et quelques moineaux, l’œil enjôleur, venaient quémander pitance.
    Je dis au patron qui me portait mon verre :
    « Quelle place magnifique, c’est le bonheur sur terre ! 
    Il sourit et me dit :
    _Vous voyez la petite épicerie en face ? C’est là que le grand père de ma femme, un brave homme, allait acheter son tabac ! Un matin de 1944 (le 21 Mai très exactement) après être venu acheter sa ration il est reparti sur sa bicyclette travailler aux champs, jusqu’à ce qu’il s’aperçoive qu’il avait oublié son porte-monnaie et qu’il fasse demi tour; mal lui en pris car entre temps la division " Das Reich" était entrée dans le village et le rafla comme elle rafla tous les hommes entre 18 et 60 ans. Il mourut à Mauthausen, comme plus de la moitié !
    (Et pourtant, Dieu sait qu' ils étaient catholiques...)
    Sa femme, une brave femme,( Vous voyez ce banc ? ) l’attendit là chaque soir de sa vie persuadée qu’il allait revenir (elle avait perdu la boule, la pauvre vieille !) jusqu’à ce qu’on la retrouve (le 21 décembre 1984) morte de chagrin... et de froid ! »
    Je partis réglant ma note mais sans laisser de pourboire.
    Arrivé au parking, je trouvais un autochtone reluquant ma machine !
    « Benelli ? ça existe encore ça ? ça me rappelle ma jeunesse ! me dit-il
    je lui répondais(sans vouloir être désobligeant) :
    _Cent ans d’histoire , Monsieur ! 
    Croyant avoir à faire à un connaisseur je lui vantais l’architecture idéale du trois cylindres mêlant le couple du bicylindre à l’allonge du quatre cylindres et lui démarrais afin que ses oreilles voguent sur cette mélodie comme les gondoles sur les canaux de Venise !
    _Je n’ai jamais aimé la moto ! me dit-il, j'ai un cousin qui s’est tué et sa femme est, depuis, comme un légume, dans un fauteuil à roulettes, sans pouvoir plus dire même "fève" ! ….Vous n’êtes pas d’ici, où allez vous si ce n’est pas indiscret ?!
    _  Je vais à Monflanquin en passant par la vallée de Gavaudun pour choper les bastides, il paraît que c’est une route magnifique ! 
    _ Oui! Magnifique! En effet…mais dangereuse…je me souviens il y a quelques temps, d’un couple en voyage de noces qui était entré en collision avec une famille toute entière rentrant de vacances, un vrai carnage… Il n’y eut aucun survi… »
    Je partis sans le laisser finir…et en lui faisant un petit signe d'une main…(à vrai dire, d'un doigt)

    A la sortie du village un paon faisait la roue, un peu plus loin un faon traversait la route en deux élégants bonds ; je suivais la Lède aux effluves de menthe fraîche ; passant devant Saint- Avit, des poissons magiques, des serpents de mer, des crevettes et des écrevisses passaient devant mes yeux comme évadés des sublimes et fragiles céramiques de Palissy, puis, au carrefour, la fameuse route des bastides s’offrait, je me sentais léger, libre et plus vivant que jamais, le ciel était d’un bleu sans aucun nuage et le soleil brillait de toutes ses forces et pourtant, je peux vous affirmer et même vous jurer que je ne vis pas, pendre aux branches des arbres, des enfants déchiquetés, je ne vis pas non plus d’amants calcinés pas plus que je ne vis de cervelles éparpillées dans les fossés.

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