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de "Lettres de Paris" 1979
Je suis entré dans la librairie. Une vendeuse, jeune et charmante, était entourée d'un groupe d'enfants et de parents. Je lui ai demandé où étaient les rayons poésie. Elle m'a regardé bizarrement, comme si elle voyait un extra-terrestre ou un orang-outang. Un étranger. Du moins à ses occupations et préoccupations du moment. Je l'ai constaté tout naturellement en regardant les livres qu'elle manipulait. La rentrée des classes était proche et les mains des clients comme ses mains à elle étaient encombrées d'ouvrages scolaires. Parmi lesquels des manuels de mathématiques, des livres de sciences, de langues, des grammaires, des dictionnaires mais apparemment pas un seul recueil de poésie.
La vendeuse me fixait, interloquée, ne semblant pas comprendre. Et puis au bout de quelques secondes, cinq, six peut-être, qui m'ont semblaient longues au point que j'en étais gêné, elle s'est ressaisie. D'un ton mi-las mi-agacé, elle m'a désigné l'escalier qui descendait au sous-sol : "Ah oui ! le rayon poésie. C'est en bas. Le dernier rayon, le plus au fond". Puis elle est retournée à ses manuels scolaires et aux demandes impatientes des parents dérangés et désapprobateurs. Pas besoin d'être télépathe pour deviner leurs pensées : "Mais quel est donc ce hurluberlu (d'aucuns devaient penser" cet emmerdeur") ce chevelu intempestif qui vient nous déranger dans ce moment si important. Il a bien l'air d'un poète celui-là : tête-en-l'air, cheveux longs, idées courtes et sans éducation: un fou peut-être?"
Ce constat ne m'a certes pas amusé mais il ne m'a pas empêché de descendre au sous-sol. Là je me suis dirigé vers le dernier rayon comme indiqué. Pas un rayon de soleil car le coin était plutôt sombre, ne bénéficiant d'aucune lumière. Puisque j'étais sans gêne, je ne me suis pas gêné. J'ai allumé une lampe proche et j'ai commencé à feuilleter les bouquins présentés sous l'étiquette "poésie". Il devait bien y en avoir trois ou quatre cents. Pourtant c'était bien peu par rapport aux milliers de livres scolaires et de romans rangés ou étalés partout dans la librairie.
Négligeant les célébrités et les classiques du 19ème siècle, j'ai cherché des noms nouveaux de poètes récents. J'étais tranquille dans cet étroit réduit, et j'avais tout mon temps : je me suis plongé dans mes découvertes.
Hélas! à part trois ouvrages qui m'ont plu et un mince recueil que j'ai aimé, car sa qualité était -est- inversement proportionnel à son épaisseur, je suis allé de déceptions en déceptions. Je fais exception de romanciers connus qui, pour certains, ont effectivement un vrai talent poétique. Tout en sachant que c'est parce qu'ils sont connus et font vendre que les éditeurs ne peuvent refuser à leurs auteurs "porteurs" cette faveur d'une publication de leurs poèmes. Ainsi que me l'avait confié Hervé Bazin et que me confirma par la suite Charles Le Quintrec.
Poursuivant ma recherche, je suis "tombé"sur un livret. Et si je n'avais pas été assis, je serais tombé sur le "cul". (Je peux employer le mot car il ne déparerait pas dans ce recueil empli d'un tas d'absurdités mélangées à des grossièretés) Une page y est même consacrée à un seul mot qui la remplit toute entière. Le fameux mot "bien français" faussement attribué à Cambronne. L'éditeur est pourtant prestigieux. Sans doute qu'un(e) des responsables de cette maison ne pouvait pas refuser ce service -ou cette récompense ?- à l'auteure. Oui, c'est une dame, mais le sexe n'a rien à voir avec le talent. Ou son absence. L'obligation si, parfois ! A moins que la "différence" soit plus forte que l'indifférence. Mais je m'égare et comme disent Les Inconnus, dans leur célèbre sketch, cela ne me et nous regarde pas.
Il n'empêche que je connais en Bretagne au moins vingt poètes, des vrais, des authentiques, qui devraient avoir une large audience et des lecteurs enthousiastes et qui ne seront jamais publiés à compte d'éditeur. C'est à n'y rien comprendre. Ou plutôt si : l'argent pourrit vraiment tout, qui soumet les possibilités d'édition aux exigences des chefs comptables et des directeurs financiers. Et la poésie n'est pas commerciale, puisqu'il en a été décidé ainsi. Et que donc aucun effort n'est fait pour "qu'elle se vende". (Mais au fond de moi, j'ai approuvé : "Heureusement ! Si elle l'était, elle perdrait son âme et donc sa raison d'être.")
Fatigué par ces lectures sans intérêt, je me suis levé, ai regagné le rez-de-chaussée, j'ai réglé ma facture et suis sorti, hésitant entre l'incrédulité, la colère, et l'interrogation ? "Est-il possible" que la poésie soit aussi peu reconnue et comment peut-on arriver à de telles publications? Comment expliquer une telle ignorance (car je pense qu'il s'agit plus d'ignorance que d'indifférence) des gens pour tout ce qui concerne "Madame Poésie". Quel enseignement donne-t-on à nos enfants? Et pourquoi accepter que la poésie, ce summum de la littérature, qui a vu tant de noms illustres être fiers de la courtiser, comment expliquer qu'elle soit traitée ainsi, en parente pauvre, voire dérangeante ?"
Et puis j'ai regardé la rue animée (oui les vacances étaient bien finies), le ciel bleu, le métro qui dégorgeait ses flots d'humains. J'ai souri en voyant un couple d'amoureux enlacés. CE QUI M'A FAIT PENSER À TOI, à nous. J'ai songé à la Seine proche : -tu le sais quand je suis stressé, j'ai besoin d'eau pour m'apaiser-. Alors j'ai décidé d'aller voir d'autres livres, ceux des bouquinistes des quais. Et tout en marchant, mes emplettes sous le bras, je me suis dit : "Après tout, la poésie, elle n'est pas seulement dans les livres, les librairies, le musées et les bibliothèques, elle est aussi et d'abord dans la rue, dans la vie. Désormais je ne dirais plus poésie mais poéVIE.
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