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Tourner les pages comme rencontrer quelqu’un, lire un roman ou construire sa vie, c’est trouver la pagination qui donne cohérence aux rencontres.
La mémoire ne retient que certaines pages – morceaux choisis, tranches de vie -, voire quelques paragraphes ou bribes de phrases. Notre souvenir se peuple, non d’une foule, mais d‘élus anonymes et discrets. Autant de piliers sur lesquels tel un toit s’appuie la totalité d’une existence.
Bribes de phrases, bribes humaines, bris de verre, l’éclat multiple tant aimé de l’être présent près de soi n’est jamais celui que du verre brisé.
La totalité plate échappe. Unité pauvre de l’être où l’ombre s’avoue le mensonge de la lumière. C’est dans la brisure, dans l’être divisé, déconstitué, qui souffre de son impossible regroupement, que rayonnent sa richesse et sa diversité.
L’individu qui se découpe d’un seul bloc ne peut être aimé. Négation de cette solidité originelle, l’amour est division, dissection, corruption. L’amour est irrespect. Tu n’en sortiras pas intacte. La plage n’oubliera plus le grain de sable.
Autant de moments attendus et guettés, où sont vus seulement l’inclinaison du cou, le frottement des mains, entendues la parole hésitante ou la voix qui se casse.
Je ne vois que tes mains, ou tes yeux, les boucles de tes cheveux ou la transparence de ta peau juste au-dessus de la lèvre. Passion physique où l’œil épie en la matière une volonté qui frémit, un sang qui bat. Ce frémir d’aimer qui n’a pas de nom. La finesse de tes membres, le délié de tes gestes, figurent la finesse de ton esprit et le délié de ton verbe. Ton corps respire l’intelligence. Tu te meus avec aisance dans l’espace. Avec l’inconscience du propriétaire. Ton corps n’est pas de ceux qui se taisent.
Ce regard qui te fit constellation te restitue une unité. Comment, après avoir découvert une étoile, ne pas désirer son ciel ?
Le monde des hommes est une nature émiettée. Et le seul acte qui leur est permis, aimer, au pluriel unitairement se conjugue.
(1978)
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Chaque être est une mosaïque qui ne connaît son histoire, alors il s’en invente une au gré des bris qu’il croise sur son chemin. L’autre est une mosaïque aussi sur laquelle nous inventons une autre histoire à partir de nos brèches. Et l’on se laisse à croire que ces deux mosaïques en complétion forment une totalité homogène et harmonieuse. Mais la réalité s’impose, et la distance entre chacun, aussi réduite soit-elle, reste irréductible. Qui aime-t-on alors ? L’être réel, ou celui fictif dont l’autre est élu comme support ? Est-ce aimer que de n’entrer dans ce délire doux et vertigineux ? Quelle exigence que de demander à l’autre d’être à la hauteur de notre rêve ! On parle alors de désir. Le désir n’est plus que simple attraction sexuelle, il est cette aspiration à transmuer notre rêve dans la réalité. Et est-on soi-même capable d’être à la hauteur du rêve de l’autre ? Comment ces deux rêves pourraient-ils se joindre et soutenir quand la distance entre les êtres réels n’est jamais suffisamment infinitésimale ?
Avoir su que tu existes, qu’avais-je d’autre à attendre ?
Que tu vives malgré moi, c’est tout ce que je désire.
(09/06/2004)
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