|
Restituons à ce verbe sa signification simple. Je t'aime, pour cette qualité qui te distingue, et son partage commun. Et c'est se reconnaître membres d'une même famille qu'aimer.
Je te dis belle, non en référence à quelque arbitraire canon esthétique, mais pour ces signes de vie intelligente que manifeste ton corps. Leur immédiate perception par ce regard d'avant toute parole décide de l'avenir.
Le désir, cet achèvement de la solitude, cet appel à autrui, avoue son insuffisance. Aimer s'adresse à la totalité de l'autre. Que ton lit est étroit si tu ne me donnes tes yeux ! Quand la confiance et l'aisance s'acquièrent, la suite est du temps dévidé, enroulement de la vague.
Je laisse aux minables les idées étroites et les sentiments mesquins. Quand chacun se plaint de l'atomisation de la société, construire des relations qui brisent la distance entre les êtres s'impose. Rompre avec le "je t'aime, mais de loin". Rien ni personne ne se touchent.
Entre ces relations fausses - cohabitation d'étrangers respectueux de leur isolement -, et l'engagement que signifie tout amour, il faudra choisir définitivement. Le risque pris à t'avouer mon amour. J'expose mon corps et mes bras. Frappe ou viens t'y reposer. Cette eau pure dans ma main recueillie, baiser des formes épousées, ou larmes de l'incompréhension.
Le temps ne m'apprit pas la haine, l'amertume, le mépris. Les années de ma jeunesse tâtonnante m'ont donné la force et la souffrance qui seules permettent l'accès à l'amour.
Nous vivons une époque de faiblesse et de fragilité, et les hommes-escargots sous leur coquille frêle se recroquevillent. Tours de solitude autour d'eux érigées au sein desquelles leur pauvreté se dissimule. Car il s'agit de générosité et de pauvreté.
Aimer, c'est demeurer la branche tendue sur laquelle tu bourgeonnes. C'est servir de tremplin vers une eau de plus grande liberté. Vois ma volonté systématique de te donner du plaisir.
Lamentables humains aux sentiments étriqués, à la bouche et au cœur secs, incapables de ne rien construire à partir d'eux et d'autrui, que tout geste d'amour agresse, doigt pointé vers vos échafaudages pénibles et tristes, votre libération passera par leur destruction.
Que le jeu d'aimer n'obéisse plus aux lois de l'offre et de la demande. L'homme n'est pas marchand et la femme marchandise. Ils parleront un langage d'amour et le comprendront.
Le temps limité convient aux passions et travaux limités des êtres limités. Ce que je porte en moi déborde de toutes parts. Je ne peux ni ne veux rien retenir. Dans ce monde de stupeur, je me perds et m'éparpille vainement. Et m'est douleur la fuite devant la main tendue. Cette voix inentendue qui dans la nuit crie 'Je vous aime !". Ah ! Bêtise stabilisatrice ! Vivre m'est cette effusion. Autant arrêter le cours d'un fleuve.
Que te dire mieux que je t'aime ? Sous la caresse de quel regard mieux vivre ? Cette appréciation intense des gestes et mots de chaque instant, quotidiens et anodins, qui manifestent la réussite de l'organisation vivante qui te constitue.
(18/09/1978)
|