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ECRIRE...

le lundi 18 juin 2018, à 17:44. Posté par René


    Ecrire....Tremper sa plume dans la sève des mots. Plaisir et souffrance étroitement mêlés, sensations sans cesse renouvelées qui doivent interpeller l'auteur et le regard neuf du lecteur.
    Ecriture, partage. Ecrire, se donner. De l'enivrance de l'inspiration à la jubilation de la délivrance, c'est renaître chaque fois dans la révélation de cette capacité qu'est pour l'auteur comme pour le lecteur la découverte de l'oeuvre. Pour le créateur c'est comme s'il assistait à la naissance du premier matin du monde.
    Déjà quand il écrit, quand il lit ce qu'il vient d'écrire, l'auteur parfois se sent transcendé. Que dire alors quand il voit son oeuvre publiée ?
    Oeuvre plus grande encore, plus véritable, et devenue oeuvre -parfois, rarement , chef d'oeuvre- accomplie, définitivement, irrémédiablement achevée. Mais alors quel pincement douloureux quand l'écrivant (l'écrivain, c'est celui qui a des lecteurs en nombre suffisant pour être considéré comme tel par les critiques et les éditeurs) quand l'écrivant se rend compte qu'au fond il n'est plus dorénavant, malgré son euphorie actuelle, qu'un élément du passé, géniteur devenu inutile, dont l'enfant, de papier ou numérique, lui a échappé. Et ce pour toujours. Car son inspiration, son travail, sa réalisation, tout ce qui l'a, pendant des mois ou des années, fait vivre, rêver, espérer, dans un climat de passion incomprise des autres, sa création, nul ne peut "la sentir" vraiment que lui. Même ceux qui n'ont cessé de le soutenir et de l'encourager, voire le conseiller. Il se rend compte que sa réalité, pour tous les autres n'était que virtuelle, car strictement personnelle, personne d'autre que lui ne pouvant comprendre et supporter complètement la tension qu'il a subie. Tension désormais remplacée par un sentiment qui tient du devoir accompli et de l'insatisfaction devant une sensation d'inachevé : il aurait pu, il aurait dû faire mieux. Et puis vient cette inquiétude : "son bouquin" comment va-t-il être reçu, perçu ? Sera-t-il apprécié, des critiques, des amis, du public ?
    L'ouvre tant aimée, tant voulue, n'est plus et ne sera plus -et cela tant qu'elle sera lue, le plus longtemps possible espère-t-il- (mais on sait que désormais beaucoup de livres, pas assez vendus, sont soumis au pilon) qu'une offrande pour tous et peut-être dédaignée, mal comprise, invendue. "Res publica" qui de ce fait le dépossède, et peut, chez chacun, en privé, dans le secret des coeurs, susciter l'émotion ou le plaisir et embellir l'histoire aux arcanes du rêve, aux fantasmes vengeurs.
    Que montent alors l'encens des mots et le parfum des phrases, que se voient les images qu'il a voulues et les idées qu'il projetait, cette envie de plaire par l'écriture, "son écriture" et d'instruire tout autant. Et le lecteur, séduit, s'abandonnera. Il communiera enfin. A son tour il découvrira, admettra, comprendra. Aimera. Et adhérera. Ou pas ! Lui aura fait de son mieux pour faire chanter le ciel et la lumière, les fleurs de l'eau, les jeux d'écume, les noces barbares de la terre et du feu, la majesté bruissante et mouvante des forêts, l'infinité de la mer et du temps, les chants de plénitude, la harpe des grands vents, le silence des monts, l'enivrance de l'être et la sève des âmes et tout ce qui fait "Le Grand Livre" de la nature et de la vie, exposé aux regards et aux impressions par la foi qui le portait, le style qu'il a tenté, l'histoire qu'il voulu ou le récit transcrit. Oui, il aura tenté de faire vivre une histoire, récit authentique ou oeuvre d'imagination, offrande d'un savoir ou jonglerie des mots, et il y aura mis tout son coeur et sa tête. Et c'est désormais le lecteur qui sera juge et qui, indirectement, lui dira s'il a réussi ou pas ce qui le brûlait comme une pince ardente et dont il n'est plus maintenant qu'un concepteur discuté et pour, par certains désavoué.
    Mâcher les mots comme une écorce; les fouiller du regard; les jauger, soupeser, les mériter d'abord, les accepter avec humilité, avant qu'ils vous brûlent dans la fulgurance, rose ou noire, de leur révélation : telle est la mission du lecteur. Il est désormais propriétaire ou locataire du livre. Et de ce fait censeur de l'oeuvre et de l'auteur.

    Pendant ce temps qu'en est-il de l'écrivant?
    Après la tempête de la conception et le bouillonnement des idées, l'oeuvre accouchée apporte avec elle la joie tranquille des eaux calmes, le chant agreste des grives dans les sillons, le vol montant et le chant de l'alouette en plein ciel, le murmure des haies dans le soleil levant, le doux crépitement de la pluie en septembre, le lent cheminement du ruisseau qui serpente et ce silence concentrique qui va s'élargissant au puits du souvenir et dit l'indéfini, mêlant l'éternité à l'infini du temps, de l'espace et du rêve.
    Alors voici l'auteur pris de vertige. Il a peur, il descend, se replie sur lui-même. Il se plonge dans ses doutes et perd à la fois sa confiance et sa joie. Tout ce qu'il a écrit lui semble soudain si pauvre, malhabile, pitoyable si loin de ce qu'il pensait pouvoir faire, que seules peut-être la confiance des autres et la renonciation lucide du bonheur entrevu comme celui du plaisir attendu, permettent, en modifiant son texte né de lui et cher comme un enfant, SON enfant, d'y croire encore un peu et de le supporter.
    Quand ce n'est pas possible, quand l'oeuvre est montrée,(le plus souvent aux parents et aux amis proches : les premiers critiques sollicités,- qui acceptent pourtant rarement ce rôle , même quand ils ils sont capables) mieux -ou pire : quand elle est éditée- il lui apparaît alors toujours comme un besoin, un peu comme un remède, l'exigence et l'envie d'une deuxième publication. Soit la première revue, corrigée, améliorée, soit, plus souvent, une autre offrande de ces rêveries et réflexions cueillies au fond de soi. Et dont on peut penser, avec quelque raison, qu'elles sont désormais beaucoup plus maîtrisées que celles livrées trop tôt et qu'on voudrait reprendre pour les représenter.
    Mais du doute installé naît un second recueil, de lente germination. Dont profite bien sûr le poème ou la prose critiqués voici peu, maintenant rehaussés, modelés, patinés, caressés par l'amour et la force des mots, et cette magie de l'expression et du vocabulaire, ces fruits de la patience.
    L'échange de cette humilité nouvelle permet enfin à l'oeuvre tant de fois modifiée, parée d'ornements nouveaux ou au contraire rendue plus concise, amputée des vétilles et inutilités, de pouvoir être enfin présentée au lecteur sous sa forme définitive : l'édition. Oui, l'auteur peut alors, il en a désormais le droit, ressentir la joie austère du travail accompli : oeuvre d'artisan et non plus d'artiste se croyant inspiré.
    Mais alors qu'il n'est plus question pour lui de prétendre posséder ce don de l'écriture qui le différencie du commun des mortels (certains parlent même de génie, qui sont rarement les meilleurs), le travail peu à peu vient lui apporter un certain talent. Et pour certains, un talent...certain. Cette aptitude à ce qu'on peut bien appeler l'art d'écrire suffira désormais à le rendre heureux, le récompensant au centuple des efforts accomplis.
    Mais plus encore que son écriture, c'est l'auteur lui-même qui bénéficie de cette maturité. Il a changé, il a supporté toutes ces épreuves qu'il s'est lui-même imposées. Plus ou moins consciemment il est vrai.
    Plus important encore : il a triomphé de ses fièvres, de ses certitudes, ses succès, ses délires, comme de ses doutes et ses peurs. Il est enfin devenu lui-même, celui qu'il voulait et savait être ou pouvoir être au fond de lui. C'est-à-dire autre et meilleur et pourtant toujours lui-même. C'est cette connaissance neuve autant que cette différence qu'il veut désormais communiquer. Un savoir nouveau, un enrichissement qu'il doit dorénavant partager. Telle est devenue sa mission.
    Et là où il ne voudrait plus que silence et méditation, il fait oeuvre de partage. L'émotion contenue et l'authenticité de son livre permettront peut-être, à ceux qui le liront d'y découvrir une parcelle de ce que, l'écrivant autant que l'écrivain, peut offrir. Et qui peut alors être appelé selon les capacités démontrées : don, talent, maîtrise, voire (très peu souvent) génie.
    La patiente écoute et la quête obstinée sont enfin récompensées. Après le lent cheminement et la "devination" de la grande voix ancestrale, venue du fond des âges ou du monde le plus proche, pour monter en lui et qu'il a fait éclore pour l'offrir en partage, elles lui font effleurer le pouvoir suprême : celui de la création.
    Il a trouvé, mieux : réussi, ce qu'il cherchait depuis si longtemps : il s'est accompli, il est devenu ce qu'il pressentait en lui. Pour avoir su comprendre, regarder, écouter, accepter, aller plus loin que lui-même, non seulement il s'est trouvé mais il s'est accompli et touche à l'absolu.
    Puisse alors l'illumination triomphante, que cherchent, souvent en vain, l'illustre écrivain et l'obscur gribouilleur, devenir aussi l'apanage du lecteur.
    Que le courant passe, que la lumière soit ! L'oeuvre existe. Dont il est créateur .



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commentaires ( 3 ) (Ajouter un commentaire)
Susan* Coquelicot * le lundi 18 juin 2018, à 18:06
Bonjour René,
Je suis tout à fait d'accord avec votre texte ...
Lorsque je lis les poèmes des uns et des autres, je m'enrichis !
Quand c'est moi qui écrit , j'ai chaque fois l'impression de mettre au monde un nouveau bébé !
Merci cher René pour votre beau partage ....J'attends la suite !!!
Belle fin de journée à vous René !
Amitiés.
Susan

Susan* Coquelicot * le lundi 18 juin 2018, à 18:34
C'est exactement ce qui m'est arrivée ce matin ...J'ai dû réécrire le poème que j'avais écrit samedi !!!
Une mauvaise manipulation et plus de document ...

liameliavq le dimanche 28 octobre 2018, à 01:42
Je suis époustouflee de tant de réflexion et de la qualité de votre interrogation et de sa rédaction sur l'écriture !
Bravo cher René !
Mes amitiés.
LN.

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