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JOURS DE NOVEMBRE ET APRES ...
26 NOVEMBRE
Une menace liquide obscurcissait le ciel. Le vent de novembre sifflait. Sur le pas de la porte, en haut des trois marches où veillaient nos petits chiens, je t’ai embrassée. Tu m’as dit : « à demain ».
C’était il y a près de neuf ans. J’attends toujours « demain ».
27 NOVEMBRE
Vent de novembre
Le vent
Souffle sur les cendres
Et je vois la nuit descendre
Noire nuit de novembre
Sur les restes du feu
Le feu
S'est éteint brusquement
Comme se coupe un fil
Comme éclate un sanglot
Comme claque une lampe
La lampe
Qui éclairait ma vie
Sans que je m'en aperçoive
Jusqu'au soir où tout seul
J'ai pleuré dans le noir
Le vent.
9 juillet 1998
Le jour d’après, qui n’était pas notre demain, je n’ai vu que mon fils pleurer sans larmes sous le ciel noir.
Je n’ai vu que ma fille dire en silence ton nom dans ses yeux qui criaient.
J’ai vu ton enveloppe inerte au pied des degrés rouges de l’escalier fatal.
Je t’ai embrassée avec l’espoir que tu te relèverais ; mais pour la première fois de notre amour, tu n’as pas répondu à mon baiser. Tes lèvres n’étaient plus, les miennes étaient veuves ; du sang perlait à tes narines. Au milieu des sanglots étouffés des femmes, les peupliers penchaient et perdaient leurs illusions sous le vent de novembre qui joue avec les feuilles. Et moi, mon chagrin incrédule me courbait vers toi, comme un arbre que la tempête va coucher sur un sol déserté. Sur mon amour figé dans la lumière faible, un voile était tombé. Le silence se fit.
Un flic est arrivé, pour la routine et pour l’enquête. Je donnais ton nom et le mien. Puis je pris mes enfants avec moi et nous nous enfuîmes dans la nuit du 27.
J’ai écrit un poème sur ce soir là … Mais je le garde pour moi. Une seule personne au monde l’a lu. La seule qui, peut-être, aurait pu combler ce vide et prendre mon nom, comme tu le fis. Mais aujourd’hui je sais que le vide restera.
JOURS SUIVANTS …
L’église … Tu es là, cachée à ma vue par le bois du cercueil. Mais tu es là, et on joue « Petite fleur », comme le premier soir … Puis Chopin, « ton » Chopin, vient au piano pour t’offrir une nocturne. Je monte te dire adieu et je lis une épître de Paul, que nous avons choisie ensemble, en regardant mes enfants. Je n’en ai retenu que quatre mots, que je leur offre : « Aimez vous, mes enfants ! ».
Nocturnes
Ecoute les Nocturnes égrenées par la Lune
Dont les éclats seconds sur les touches allument
Des reflets épuisés quand des spectres de brume
S'appliquent à jouer des notes de crépuscule
Qui érodent la lumière dans laquelle se bousculent
Les ombres qui se pressent aux portes de l'infortune,
Dont une que je connais, ombre de femme brune,
Dans une robe longue de velours noctambule,
Qui sort la nuit tombée pour jouer sous la Lune.
Les premiers jours passent, vite … Car bien sûr je t’attends, tu es sur le pas de la porte …
Puis les semaines pleurent lentement et l’angoisse m’étreint : si tu ne revenais pas ?
Puis les mois et les années se traînent à la vitesse du chagrin qui traverse une ville en deuil… Tu ne reviendras pas.
Nos enfants ont grandi dans le silence nouveau d’une maison qui a perdu son âme. Parfois, je les rejoignais dans leur chambre, pour rire, ou pour pleurer, mais plus souvent pour rire car il faut vivre, ils devaient vivre, eux … Je les rejoignais pour ne pas parler de toi ; sauf au détour des regards échangés, les yeux brillants quand un mot réveille la douleur. Puis je regarde ailleurs et la main de ma fille se pose sur ma main…
Tu étais partie, mais tu nous avais laissé l’amour.
Puis ma fille est allée rejoindre sa vie et je restais seul avec mon fils … Un soir, sa copine, après avoir adouci les premiers jours de l’orphelin, est partie … Au déchirement de ton absence s’est ajoutée la douleur de le voir à nouveau pleurer. Et je l’entendais jouer dans sa chambre… Il jouait son chagrin et écrivait sa douleur.
Un enfant triste
Il se met au piano et, signe qu'il est triste,
Il crée une mélodie lente et improviste,
Qui dit ce qu'il me tait mieux que de lourds sanglots
Qu'il réserve à la nuit, dans la chambre du haut.
Il est frêle comme un homme qui a grandi trop tôt
Et secret comme l'enfant que la vie a surpris ;
Son rêve au bout des doigts lui échappe et s'enfuit,
Seule sa mère absente saurait trouver les mots…
Il s'agite à l'étage, se couche sur son lit,
Apprend deux ou trois pages, prend sa guitare et puis
Solitaire à son tour, s'invente un monde à lui
Où l'amour seul existe et où le soleil luit.
Mon Dieu comme elle nous manque ta douce et tendre mère,
Moi ton père je ne sais que dire ni que faire …
Que j'aimerais pourtant te serrer dans mes bras
Et te réconforter en te parlant tout bas !
2 septembre 1998
TABELLAE DEFIXIONUM
(texte de Romain, septembre 1998 )
(Extraits)
Au crépuscule certain et terne de l'angoisse,
L'aliénant hallali du rivage répond
En besace
Et me glace.
Y'a l'hiver dans mes veines et l'été sous mes pieds
Faut dire que de la peine, tu t'en était donné
Pour creuser ...
Et pourtant,
J'avais rendu au vent la poudre de mes armes
Pour que tes yeux calcinés fuient le firmament
De ces larmes.
J'avais pris de plein fouet le mur de tes alarmes
Alors j'en avais fait un palais pour tes charmes
J'avais conquis l'Escaut pour y noyer mes flammes
Mais j'ai baigné bien seul parmi les reflets calmes
Et j'ai nagé si seul que, voulant retourner
Vers les rives du drame, je n'ai pu retrouver
Que l'ombre de ton âme.
.....................................................
Tu es partie sans rien me laisser à tenir
Sinon un peu de vin coupé aux souvenirs,
Frelaté de tes mains, peut-être pour l'aigrir,
Puisque de tes chagrins, tu me l'as dit sans rire,
Je n'ai su voir que rien, rien d'autre qu'un sourire.
Tu as voilé ton sein pour qu'au moins je respire
Ton visage serein me chuchotait le pire ...
A présent, nos destins n'ont plus qu'à t'obéir,
D'un invincible écrin tu reconnais l'empire,
A ton propre destin tu choisis de mentir,
Mon amour, va mourir au milieu de ma mire.
Mon amour
Viens mourir.
Romain
***
Puis vint le jour où il fallut partir, quitter ces lieux morts pour survivre. Ce fut quelques temps après avoir uni ma solitude à une autre … Et je quittais la ville.
Deux ans ou presque
Deux années chiées viennent de s'écouler,
Souvenirs et poèmes se sont accumulés
Le style varie selon l'étage mais
La même flamme brûle dans les chambres fermées,
Qui consume et qui tord les images fanées
Qui courent les allées vides des cœurs, et qui allonge
Les ombres qui se couchent sur le sol déserté
Où l'écho des fantômes et des pas se prolonge.
Sauf à sombrer au bras des ombres qui nous rongent,
Il faudra tôt ou tard quitter ces lieux hantés.
6 septembre 1998
Ma fille s’est mariée, elle est heureuse ; mon fils reste un poète bohème et blessé, je le crains.
A MA FILLE :
Je te lègue l’amour
Les échos viennois d’une valse diffuse
Des lumières, des éclats et des rires qui fusent
Le cercle des visages qui défilent en cadence …
- Ce n’est pas si souvent qu’avec papa tu danses
Ma fille ivoire et blanche que je tiens dans mes bras.
Ma frêle Colombine, me voilà ton Pierrot,
Le temps d’ouvrir ce bal sur l’aile de la nuit,
Avant de te remettre aux mains de ton héros
Au regard impatient qui brille et te poursuit,
Qui, au petit matin au loin t’emportera.
Grand jour et longue nuit, bonheur et longue vie
Un deux trois et on vire, tandis que dans tes yeux
Je lis que tu es heureuse, comme jadis ta maman,
Ta mère ivoire et blanche, quand sur un pas de deux
Je l’enlevai radieuse aux bras de ses parents…
Ma fille au coup de cygne, mon enfant pour toujours,
Ce soir en ton honneur je fais un tour de piste ;
Tu hérites de nous, je te lègue l’amour,
Celui des jours de joie et des passages tristes,
Celui qu’au bout du temps on regrette toujours.
Octobre 2001 – mars 2002
A MON FILS :
Mon fils
Les yeux noirs, désarmé, il est grand, m’apitoie
Ta musique, mon éthique, il est moi, il est toi ;
Il m’est venu de toi et te rappelle à moi,
Corps étique abritant une âme de poète
Et visage d’enfant sur des jambes d’ascète,
Mon fils.
Quand il se prend les pieds dans les rayons de lune,
Quand il se prend le cœur dans les rets d’une brune,
Fait des colliers de mots qui brillent dans le noir,
Pose sur ta mémoire des gerbes de notes tristes,
T’offre ses mélodies lentes et improvistes,
Ton fils.
Parce que dans sa maison il a le ciel pour toit
Parce qu’ il a raison d’avoir le beau pour foi
Parce que dans ma saison les souvenirs font loi,
Que tu lui donnas vie et qu’il te ressuscite,
Alors pose ta main sur son épaule, vite,
L’apaise.
Cousin de l’anophèle qui glisse sur les eaux,
Il marche entre les mots, drapé dans l’oripeau
Des poètes maudits, suivi d’un petit chien
Et son œil incisif découpe les nuages
En forme de jouets, en forme de mamans,
D’où tombera la pluie qui calme les tourments,
Mon fils.
St Rémy 7 juillet 01
AUJOURD'HUI
Parfois, une douleur me traverse, un éclair de toi me convulse. Le temps cependant fait son œuvre et je pleure moins souvent … Mais nulle ne te remplacera.
Où es-tu ? Je ne sais. M’aimes-tu ? Je le sais. Te reverrai-je ? Qui le sait ? T’oublierai-je ? Jamais.
Je ne sais qu’une chose :
Je sais
Quand mon fils joue Chopin, je sais qu'il pense à toi
Quand il pleut le matin, c'est parce que tu pleures,
Quand notre soleil luit, c'est que tu le nettoies ;
Le temps s'étire et fuit ? Je sais que tu demeures.
Que ma fille me gronde, je sais qu'elle te remplace ;
Quand je parle tout seul, c'est que je te réponds ;
Quand le soir je me couche, je te fais de la place ;
Sais que tu me regardes lorsque la neige fond.
Quand un train sort des rails, je sais que tu es dedans
Quand un navire sombre, éventré par les glaces,
Je sais que sur le pont tu cours vers les enfants ;
Dans l'avion qui se crashe, je sais que tu as ta place.
Quand mon fils joue Chopin, je sais qu'il pense à toi,
Que ma fille me gronde, je sais qu'elle te remplace,
Cette ombre claudicante et torse, qui se déplace
Je sais bien que c'est toi, qui monte vers la Croix.
9 juin 1998
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