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« Passeur de Rêves »
Il ne se rappelait plus, en son sommeil, une nuit, quel avait été le genre de rêverie qui l’avait amené en ces lieux étranges, formés de douces collines sur les flancs desquelles, ondulaient, sous le souffle d’un vent de lune, tous les rêves des hommes qui, imperturbablement, suivaient chacun, le chemin de leur accomplissement.
Ce qu’il savait par contre, pour l’avoir vécu, c’est que le cheminement de ces rêves humains vers leur finalité, allait fatalement être interrompu par l’impossible franchissement d’une large et paresseuse rivière bleutée qui s’écoulait en serpentant entre les vallons.
Il lui avait fallu du temps pour comprendre que les eaux de cette rivière, n’étaient autres que les pleures venant des chagrins des hommes de voir ainsi bloquer, agoniser, puis mourir, devant cet obstacle liquide, les espérances merveilleuses qu’avaient construites leur imagination.
Ainsi, avait-il compris qu’en mourant, tous ces rêves perdus devenaient les larmes qui, alimentaient ce flux, raison de leur trépas.
Comment lui et son rêve, avait-il échappé à ce cycle infernal ?
Il ne pouvait guère répondre précisément à cette interrogation. Il se rappelait seulement, qu’arriver devant cette funeste rivière, il avait enfoui son rêve et l’imagination qui le faisait vivre, dans un repli de son cerveau. Il avait aussi, très fortement, fermé ses yeux pour empêcher toutes larmes de couler de ses yeux.
Alors, il s’était senti aspiré par une sorte d’inconscience intemporelle vers un « au-delà merveilleux » et féérique, où le passé le présent et l’avenir se confondent, où rien n’est jamais ce qu’il doit être, où rien ne survient quand il doit survenir. Où les étoiles sont multicolores dans une nuit blanche
En cet au-delà, il avait pris conscience de la fonction vitale, des rêves pour l’équilibre spirituel des hommes. Et par contraste, du malheur qu’était, pour certains d’entre eux, de se laisser berner par les chants des sirènes d’un matérialisme outrancier et destructeur.
Ce constat l’avait amené à rechercher à être utile. Ainsi, il se donna donc comme mission d’augmenter l’aboutissement des rêves des hommes, ce qui limiterait l’impact de l’hégémonie de cette matérialisation.
A ce moment, on lui avait fait quitter cet au-delà merveilleux, pour revenir en ces étranges lieux aux douces collines sur les flancs desquelles glissaient les rêves des hommes avant d’être interrompus par le cours de la rivière bleuté
Depuis, imperturbablement, il menait, d’une rive à l’autre de la rivière bleutée, à l’aide d’une grande perche de verre, une longue et fine barque druidique dans laquelle il embarquait dans un extrême bonheur, le plus possible de rêves brisés, afin de leur faire franchir, sans qu’ils ne s’y perdre, ce ruban d’eau de peine. Ainsi, retrouvaient-ils sur la berge opposée leurs continuités.
Certes, il savait qu’il ne faisait passer en sa modeste barge, qu’une quantité infime de rêves humains qui allaient ainsi, poursuivre leur chemin et atteindre les buts de leurs destinées, mais c’était déjà ça !
Et puis, puisqu’il était là sur le pont arrière de son embarcation pour l’éternité, il ne pouvait qu’avoir la certitude que d’autres rêveurs comme lui, d’instinct, allaient cacher leurs rêves et leur imagination dans un coin de leur tête en fermant leurs yeux et devenir eux aussi, à leur tour, des passeurs de rêves !
Ainsi ils seront dix, ils seront cent, ils seront mille et plus encore, sauvant de la liquéfaction tant de rêves d’hommes, que le monde arrêtera peu à peu d’être ce gris espace froid et inventé pour redevenir enfin la planète bleue, pour redevenir la Terre rêvée des hommes !
Johan (JR.).
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