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« En la seigneurie des bois d’Amenon » (conte)
Deuxième époque
Jehan tira alors le verrou et entrouvrit la lourde porte de bois. Sur le seuil de pierre se tenait la silhouette d’un homme que le temps avait courbé. Il ouvrit un peu plus pour que la lumière du foyer lui permette de mieux voir. Un vieillard, aux sourcils broussailleux, à la barbe et aux cheveux longs gris cendrés, se tenait devant lui. Il était transi de froid malgré la protection de sa grande cape de bure mais malgré son triste état, il lui souriait.
Jehan, rassuré sur les intentions pacifiques du visiteur, fit entrer le vieil homme. Il le conduisit près de la cheminée et le fit asseoir sur le un des deux bancs qui longeaient la massive table en bois de chêne. Puis, à l’aide d’une cuillère à pot, il sortit de la marmite où mijotait la vieille poule, un peu de bouillon tout fumant, qu’il versa dans un gobelet de gré qu’il tendit au vieillard. Celui-ci le remercia en entourant ses mains gelées autour du godet pour se les réchauffer.
Les couleurs de la vie revinrent peu à peu sur le visage et les mains du vieil homme. Jehan remarqua qu’il était chaussé de simples sandales de cuire à lanières et que ses pieds n’étaient protégés que par des bandelettes elles aussi en bure.
Le vieil homme regarda autour de lui tout le temps où Jehan s’affairait à découper une cuisse de la vieille poule de la marmite qu’il déposa dans une écuelle de bois et qu’il glissa sur la table devant son visiteur qui alors lui dit : « On n’est pas bien riche ici garçon ! »
En mettant une tranche de pain et un couteau à coté de l’écuelle, Jehan lui sourit et lui répondit : « On a pas plus qu’il nous faut certes, mais d’autres sont bien moins lotis que nous ! Vous par exemple ! »
Ce fut au tour du vieillard de sourire avant de boire à petites gorgées, le bouillon de poule bien chaud. Le gobelet ainsi vidé, il le pose sur la table et interroge : « Alors, tu es heureux garçon ? »
Jehan lui sourit de nouveau en haussant les épaules et lui répondit : « Ma foi, bonhomme, je ne vis pas seul, j’ai encore ma mère avec moi, j’exerce un métier que j’aime qui nous donne le nécessaire, mis à part mon père décédé il y a trois ans, et qui certaines fois me manque,
Oui je peux dire que je suis heureux enfin presque ! »
Le vieillard qui venait de planter ses dents dans la cuisse de poule que lui avait servie Jehan et qu’il tenait de sa main droite, s’arrêta de mâcher. « Poursuit Garçon, explique-moi ce qu’il y a derrière ce presque ? »
Jehan raconta alors au vieil homme qu’il était amoureux de la damoiselle Aubrée la fille de son seigneur et que les sourires appuyés de la belle, lorsqu’elle le voyait, lui avait donné la certitude qu’il ne lui était pas indifférent. Mais que le seigneur, qui s’était rendu compte de leurs attirances mutuelles, avait posé des conditions telles que jamais Jehan ne pourrait les surmonter. À savoir, se présenter à lui, vêtu d’habits de soie d’orient, chevauchant un fier cheval d’Ibérie tout harnaché de cuir de « Cordoba », ainsi qu’un coffre contenant 6000 deniers d’argent.
En effet dit le vieil homme, la barre est hautement placée et je ne vois guère mon garçon, dans les environs, des prétendants, mêmes de noblesse, capables de rassembler les conditions que le seigneur Amenon t’a fixées ! Lui-même d’ailleurs est loin d’être aussi riches !
Ah, la vie nous joue à tous, des tours de ce genre !
Le vieil homme finit sa cuisse de poule et sa tranche de pain et lui dit : « Garçon si tu me le permets, je passerai cette froide nuit en ta chaumière en dormant sur ce banc ? »
Bien sûr, lui dit alors Jehan, mais c’est moi qui dormirai sur le banc et vous sur la paillasse de foin non loin de la cheminée.
Il en fut fait ainsi ! Et le temps passa !
En ce matin, au lever du jour, Jehan fut réveillé par Jehannette sa mère, qui revenait de la traite matinale tout agitée en criant : « Jehan ! Jehan ! dit moi !
Que fait donc ce cheval tout harnaché, attaché à l’anneau de la forge ?
Que fait donc là sur notre table ce coffre ouvert remplit de bien bels habits, et celui d’à côté tout ouvert aussi, rempli de plein de pièces d’un denier d’argent.
Jehan se frottant les yeux et immédiatement se rappela de la visite du vieillard, à la nuit d’avant le jour des hommages. Seul ce vieil homme connaissait l’amour secret de Jehan éprouvait pour la fille du seigneur Amenon et des conditions que ce dernier avait posées à tous les prétendants à sa main.
Car s’était bien les contenus de ces conditions qui étaient là, ce matin, sous ses yeux.
Jehan comprit que s’était son vieux et mystérieux visiteur qui lui venait de lui faire don tous les présents énumérés par sa mère !
Une grande joie l’envahit.
Après avoir plongé la tête dans le grand baquet d’eau glacée et s’être versé plusieurs seaux de cette eau sur le corps, il demanda à sa mère de l’aider à s’habiller, avec ces beaux habits de soie d’orient.
Ainsi équipé, à l’aide de courroies de cuir prévues à cet effet, il fixa derrière la selle du magnifique destrier ibérique, le coffret contenant les 6000 deniers d’argent puis il enfourcha l’animal.
D’une main, il souleva sa mère de terre et l’installa en amazone entre l’encolure du cheval et sa poitrine et, tout cet équipage prit le chemin du château.
Quand Jehan se présenta devant le pont-levis, une corne annonça sa présence et le passage lui fut livré.
Jehan arrêta sa monture au milieu de la cour où se trouvaient déjà, alertés par la corne, le seigneur Amenon et sa Dame Adèle !
Jehan avait repéré très vite le minois de la jolie princesse Aubrée qui lui souriait comme jamais elle ne lui avait sourit.
Jehan fit glisser doucement sa mère à terre puis démonta. Il détacha le coffret de derrière la selle du destrier. Puis, le tenant de ses deux mains, il le posa aux pieds du seigneur Amenon et mit un genou à terre et dit : « Messire il en est comme vous l’avez souhaité et de par le serment que vous m’avait fait, je vous demande de m’accorder la main de votre fille !
Le seigneur s’assura que les conditions qu’il avait lui-même posées pour ce mariage étaient remplies, puis il cria à sa fille : « vous pouvez descendre de votre tour damoiselle, vous avez gagné ! Celui que vous vouliez comme époux le sera ! Et moi, je serai bien aise après notre longue fâcherie, qu’enfin vous me sautiez au cou comme quand vous étiez fillette !
En un rien de temps la jolie princesse fut dans la cour et vint embrasse son père, sa mère et la mère de Jehan qui n’en revenait pas de tous ces changements. Aubrée prit le bras de Jehan et y posa sa tête. L’énorme baiser qu’elle avait envie de lui donner sera pour plus tard.
Le seigneur Amenon s’avança vers Jehan en tirant son épée tout en disant : « Forgeron, commençons donc par te faire chevalier et la suite, à n’en point douter, suivra ! »
À cet instant, Jehan eut une pensée pour le vieil homme qui la nuit de pleine lune, d’avant l’hommage, avait frappé à la porte de sa modeste chaumière et qui fut reçu par un garçon presque heureux qui, sur l’heure, l’était complètement.
Fin
Johan (JR).
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