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« Annie et Mondo » (Histoire vraie)

le jeudi 27 septembre 2018, à 16:41. Posté par Johan


    Histoires vraies.

    Lorsque j’ai eu à écrire une série d’articles sur les deux recherches que j’ai menées sur l’exclusion sociale et professionnelle, j’ai rencontré ceux qui la subissaient et j’ai raconté leur histoire.

    « Annie et Mondo »

    L’Association qui gère la banque alimentaire m’a prévenu que ce serait difficile !
    Il fut convenu qu’elle me contactera lorsqu’elle aura trouvé une personne qui voudra bien me rencontrer.
    Une semaine après, cette Association me rappela pour me dire qu’elle avait trouvé quelqu’un qui voulait bien me raconter les circonstances qui l’avaient mis à la rue.
    Le rendez- vous fut fixé dans les locaux de l’Association.

    - « Ils vous attendent depuis une heure ! » me dit la personne qui assure la permanence.
    - « Comment ils ! Combien sont-ils ? » Demandais-je.
    - « Deux, et ces deux-là sont inséparables ! » me répond-t-elle en haussant les épaules.
    Elle me guide dans un couloir où courent des effluves de soupe, caractéristiques à toutes les cantines. Le mur, que nous longeons, est vitré à partir d’une hauteur d’un mètre cinquante, ce qui me permet de voir de dos ceux que je vais rencontrer dans le réfectoire.
    Ils ont entendu nos pas dans le couloir, mais ils ne se retournent pas.
    Mon accompagnatrice ouvre la porte énergiquement et dit :
    - « Bonjour, voila le Monsieur qui veut vous rencontrer ! »
    - « Bonjour ! » dis-je.
    Ils se retournent, un silence s’installe.
    « Bon je vous laisse. » dit mon accompagnatrice.
    Je la remercie et je m’avance vers ceux qui m’attendaient, la main tendue pour les saluer.
    Ils sont surpris ! Après une hésitation, c’est elle qui la première me serre la main furtivement presque gênée. Lui, la retient un instant, il veut me dire quelque chose mais ça ne sort pas.
    Nous nous asseyons et je leur explique pourquoi j’ai souhaité les rencontrer.
    Ils ne disent rien, le lieu est froid et une sorte de gêne s’installe sournoisement. J’essaie de lancer la conversation sans grand succès.
    - « Il faut qu’on se barre, on a du chemin à faire. » dit Annie.
    Mondo se lève et attrape son sac.
    - « C’est raté, c’est trop bête ! » pensais- je en moi-même.
    - « Vous avait bien le temps de boire un café ! » dis-je.
    - « L’invitation ne se refuse pas, mais un café ! Faut voir » dit Mondo.
    Nous sortons tous les trois des locaux de l’association. Nous traversons la place et nous entrons dans une brasserie. Il y a un peu de monde, et les regards se portent sur nous.
    Nous nous dirigeons vers le comptoir et là, le patron du lieu s’adresse à moi :
    - « Ils sont avec vous ? »
    - « Oui ! C’est un problème ? » Lui répondis-je.
    Annie me regarde et Mondo a déjà fait demi-tour pour se diriger vers la sortie.
    - « Enfin …Non, qu’est-ce que je vous sers ? » répond le patron.
    - « Un café pour moi » dis-je
    - « Diabolo menthe » dit Annie
    - « Un coca » dit Mondo qui est revenu après avoir entendu.
    Imité par mes nouveaux compagnons, je prends ma consommation et je me dirige vers une table.
    - « Pas celle-là, l’autre là-bas au fond. » dit le patron.
    Nous nous installons.
    Je ne comprends pas l’attitude du patron, Annie et Mondo sont correctement vêtus. Leurs vêtements ne sont pas de première fraîcheur et témoignent de leur pauvreté, mais ils sont propres. La barbe de Mondo est rasée du matin et les cheveux, peut-être un peu gras d’Annie, sont correctement coiffés.
    A ce moment Mondo s’approche près de moi et me dit à l’oreille :
    - « T’as vu hein comment on est traité ! Le pire c’est que moi aussi quand je travaillais dans la limonade, j’ai viré des gens comme nous. »
    - « Ce sont tes cheveux blancs et tes beaux habits qui ont arrêté le patron. »
    Je me lève et je vais voir le patron sous les regards inquiets de mes deux invités.
    Le patron fait semblant de ne pas me voir venir vers lui et essuie le même verre depuis un moment. Ce n’est pas un mauvais homme, il admet avoir réagi un peu vivement à notre arrivée.
    - « Il faut me comprendre, j’ai une clientèle ! » dit-il.
    Bien que je ne comprenne pas, je lui dis qu’on va rester assez longtemps dans son établissement. Cette déclaration véritablement l’embarrasse. J’attends, en le fixant des yeux, sa réaction, je vois monter son embarras au point de le rendre réellement très mal à l’aise.
    - « C’est vous le client ! » me dit-il en jetant son torchon sur son épaule.
    Je retourne vers Annie et Mondo et leur demande :
    - « Voulez-vous me parler un peu de vous et de ce qui vous a conduit dans la rue ? »
    « Je préfère que Mondo commence. » dit Annie.
    Mondo dégrafe un peu son col puis se lance :
    -« « J’ai trente ans, avant comme je t’ai dit, je travaillais comme garçon de café. Je suis entré dans « la partie » (le métier) j’avais seize ans jusqu’à ce que je fiche tout en l’air à vingt sept ans.
    Je vivais avec une fille que j’adorais. Quand-elle est partie, je n’ai pas compris, nous avions une chouette vie. Rien ne pouvait laisser prévoir qu’elle se barrerait comme ça. Elle a tout laissé en plan du jour au lendemain.
    Je l’ai attendue longtemps en picolant un peu trop, ça m’a fait perdre mon travail. Tu sais, j’étais en pleine dérive et le plus souvent « rond » (ivre) que « carré » (sobre).
    Les patrons se connaissent entre eux, et le « bigophone » (téléphone) ça marche « dardar » (vite), alors pour trouver du « boulot » (travail) « macache » (impossible) ! Mais attention, je ne suis pas un » alcoolo » (alcoolique) !
    Oui, je me souviens ça fait trois ans. J’avais bien envie de me secouer mais « que dalle » (rien à faire). J’ai trouvé des boulots que je lâchais au bout de deux ou trois jours. Je n’y étais pas dans ma tête, je me disais « Bon Dieu, pourquoi s’est-elle barrée ? »
    Ça a duré longtemps et quand j’ai fait surface, j’étais dans la rue, je n’avais plus rien.
    Je n’ai personne (pas de famille) à part Annie. Ceux que je croyais être des « potes » font semblant de ne pas me reconnaître, quand je les croise dans la rue. Je ne peux pas leur en vouloir. Même ceux qui ont voulu m’aider à l’époque, je les ai envoyés aux « pelotes » (rembarrer). Ils se sont découragés, normal !
    Ça fait un an que je connais Annie. Elle vient de la région parisienne, elle te racontera ! J’en suis devenu amoureux… Ce n’est pas la peine de rougir gamine ! … Ensemble on essaye de s’en sortir, mais ils ne veulent pas qu’on s’en sorte (les autres, la société). Chaque fois qu’ils en ont l’occasion, ils nous rabaissent et ils nous enfoncent pour que nous restions dans la m…., à croire que ça les rend importants.
    Avec Annie on a « zoné » (vivre à la rue) en attendant d’avoir le RMI. Après, on a dégotté (trouvé) une « piaule » (logement) au noir (non conforme donc non déclaré) Trois cents euros, ça craint, mais on est mieux et ça casse le cercle infernal ; pas d’adresse pas de boulot ; pas de boulot, pas de logement.
    J’ai changé mais ça il n’y a que moi qui le sais, les autres me considèrent toujours comme un moins que rien, un nul. Pleure pas toi (Annie) c’est vrai ce que je dis. »
    Je prends d’un coup conscience que les conversations des clients autour de nous ont cessée. Les gens ont entendu les propos de Mondo, certains s’en vont gênés, d’autres se sont regroupés au bout du comptoir et discutent avec le patron en nous lançant de rapides regards.
    - « Viens, on s’en va » dit Annie à Mondo.
    - « Non on vide notre sac, je n’aurais pas le courage d’en reparler » dit Mondo.
    Annie me regarde les yeux mouillés, j’y lis des reproches. Ma gorge aussi est serrée, je laisse aller le temps, le temps nécessaire à la dissipation des nos émotions.
    Puis d’un coup, Annie parle :
    « Moi je viens de chez les bourgeois, j’ai même mon Bac et deux années de fac. Moi aussi c’est une histoire d’amour qui m’a foutue en l’air. Une histoire avec un petit c.. qui a préféré le fric à papa et les études reposantes, à l’enfant qu’on avait fait. Et dire qu’il dirige la « boîte » de son père à ce qu’il paraît !
    Je voulais le garder ce bébé, mais mes parents ont profité de ma déprime pour me pousser à avorter. Eux qui sont si calotins ! Entre le discours et l’apparence, ils ont choisi l’apparence ! Vous pensez, que diraient les amis, les voisins, les relations.
    Quand j’ai réalisé, je me suis tirée de la maison. J’ai galéré dans Paris. La police m’a ramenée et elle a dit à mes parents, que j’étais majeure et qu’ils ne me rechercheront pas une deuxième fois.
    Je suis restée un an chez mes parents à trainer ma carcasse, mais un ressort s’était cassé et les disputes avec mes vieux devenaient incessantes.
    Quand ils m’ont parlé de m’emmener voir un psy et de maison de repos spécialisée, je me suis encore sauvée. J’ai pris la route et le « stop » m’a conduite ici dans cette ville.
    J’ai vécu six mois à l’hôtel avec l’argent que j’avais. J’ai vidé mon livret d’épargne et utilisé l’argent placé à mon nom en obligations, sans rechercher du travail.
    Je ne pouvais pas, comme Mondo t’a dit ! Je n’arrivais pas à surmonter ce que je venais de vivre.
    C’est comme ça que je suis arrivée dans la rue. Quand on est une fille pour y vivre, il faut tout faire en s’en foutant.
    Heureusement, je n’ai pas été seule longtemps, Mondo m’a tout de suite protégée. Ça fait un an que je le connais le Mondo et six mois qu’on vit vraiment ensemble, il a été délicat avec moi et patient, jamais il n’élève la voix, il devine ce que je n’arrive pas à lui dire !
    C’est pour tout ça que je l’aime.
    Il t’a expliqué que nous avons vraiment envie de nous sortir de là. On a même un peu commencé, mais il a raison, rien n’y fait, personne ne nous regarde ou ne nous écoute. Pour eux, on n’existe même pas. Tu es le premier qui fait attention à nous ! Oui oui je sais, tu ne nous as rien promis !
    Mondo à pris la main d’Annie, la brasserie s’est vidée, c’est l’heure de la télé où on va parler dans le journal de vingt heures de la fracture sociale, des inégalités, de la pauvreté en ayant dépossédé ces mots de la réalité qu’ils recouvrent.
    Cette réalité est là ce soir avec moi assise à cette table de bistro.
    J’ai envie de joindre ma main à leurs deux mains qui s’étreignent !
    En suis-je digne !
    Qu’est-ce qui m’en empêche ?
    Qu’est-ce qui me retient ?
    La solidarité humaine serait-elle graduelle, et le degré de la mienne m’interdirait-il ce geste de fraternité, ou bien suis-je déjà contaminé au point de ne plus avoir de spontanéité.
    Ma main rejoint celle de Mondo et d’Annie et, à cet instant, je m’en veux déjà pour mon hésitation.
    Le patron de la brasserie n’a pas perdu une bouchée de notre conversation. Il nous regarde autrement.
    Quand je lui demande combien je lui dois pour les consommations, il s’approche de nous avec trois couverts et nous dit :
    - « Il est tard, je vous garde à diner ! Vous me ferez bien une petite place. »
    Puis en tirant une chaise pour s’asseoir, s’adressant à Mondo il lui dit :
    - « Alors Monsieur, il paraît que vous êtes de la partie ! Justement je cherche……….

    Johan (JR.).

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commentaires ( 4 ) (Ajouter un commentaire)
debbie le jeudi 27 septembre 2018, à 17:38
Bonjour Johan, ah quelle belle et très touchante histoire vraie.... Elle m'a beaucoup émue, j'ai terminé la lecture avec les yeux embrouillés par l'émotion. merci pour ce si beau partage.... Je ne sais quoi ajouter, sinon quel humanité....
Passe une très belle soirée mon ami
Avec mon Amitié sincère
Debbie

Rêveuse le jeudi 27 septembre 2018, à 18:42

Bonsoir Johan

Elle est plus qu'émouvante cette histoire vraie , je comprends ce dont vous parliez hier il me semble, cette misère qui se cache , intérieure, cette honte!

Mais là l'histoire se termine bien, comme quoi les "mauvaises langues" peuvent parfois se taire devant l' "humanité"

Bravo à vous qui je le sais voulez rester modeste et bonne chance à Annie et Mondo!!!!!!!!!!!

amitiés!

johan le vendredi 28 septembre 2018, à 10:05
Bonjour Debbie !
Durant cette recherche qui a durée près d'un an et que j'ai consacrée aux personnes exclues, j'ai regardé la misère humaine dans les yeux.
Ce que j'ai vu est si violent et accablant, que j'en suis devenu un autre homme surement meilleur enfin je l'espère !
En tous cas rejetant toutes les idées reçues et les certitudes d'un certain sectarisme sociétal. ça c'est sûr !
Je te souhaite un joli vendredi !
Avec toute mon Amitiés !
Johan

johan le vendredi 28 septembre 2018, à 10:09
Bonjour Rêveuse !
Quelques gouttes d'eau insignifiantes qui se rejoignent, deviennent des fleuves !
Je vous souhaite une belle journée !
Amitiés !
Johan

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