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Histoires vraies.
Lorsque j’ai eu à écrire une série d’articles sur les deux recherches que j’ai menées sur l’exclusion sociale et professionnelle, j’ai rencontré ceux qui la subissaient et j’ai raconté leur histoire.
« Emile » ou une solitude acceptée.
C’est un petit homme sec, âgé de 80 ans.
Son image est indissociable de la brouette remplie de cageots de bois tressés et de sacs de jute pliés en quatre, qu’il pousse devant lui lorsqu’il se rend dans son jardin ou en forêt.
Il vit seul dans sa maison située dans un joli hameau implanté à la lisière du bois, non loin d’un château de marquisat.
Emile a des enfants et des petits enfants parmi lesquels, il y a la « Petiote », joli brin de fille de 19 ans très proche de lui.
Elle est sa fierté et, comme il aime à dire :
« Son bâton de vieillesse ».
Un jour, lorsqu’on parlait d’elle, il m’a dit :
« La petiote ressemble beaucoup à sa grand-mère !
Je retrouve mon épouse dans ses manières !
Elle est un peu encore jeunette, mais en tout cas elle sait ce qu’elle veut.
Elle me raconte plein de choses que ses parents ne savent pas et qu’elle me fait promettre de ne pas répéter. Ce sont des secrets comme elle dit. On s’entend bien tous les deux. »
Le drame de la vie d’Emile, fut le décès de son épouse qui n’était âgée que de trente-deux ans. Lui en avait alors, trente-cinq.
Il a élevé, et même très bien, ses deux garçons mais il m’a avoué :
« Un homme qui perd sa femme est bon à rien !
C’est du travail une maison et des enfants surtout quand ils sont mioches. Ils ont été braves, bien plus que moi.
En ce temps-là, c’est la vie qui m’a tiré plutôt que moi qui l’ai menée.
Le maire de l’époque et le conseil municipal avaient voulu m’aider !
J’ai vu débarquer deux « drôlesses » de la ville,, des Assistantes Sociales comme elles disaient s’appeler !
J’ai bien rigolé, elles voulaient m’apprendre à élever mes garçons, mais j’ai vite vu qu’elles n’y connaissaient rien ! Elles n’avaient même pas d’enfants à eux.
On s’est débrouillé tous les trois.
Maintenant ils (ses garçons) sont établis. Je n’ai plus de soucis à me faire pour eux.
Ils ne sont pas trop argentés et la vie est chère, mais ils ont tout ce qui faut. »
Emile a toujours travaillé la terre et abattu du bois comme journalier, longtemps, bien longtemps.
Puis le domaine du château l’a embauché.
Alors, envisager l’avenir, lui fut moins pesant.
Il n’a jamais été bien riche, mais a côtoyé un temps le bonheur du vivant de son épouse.
Aujourd’hui, il reconnaît avoir de grandes joies quand sa Petiote est là :
« Quand elle est en vacances avec moi, ou en fin de semaine, elle me fait la cuisine ! Mais attention, il faut être à l’heure ! Elle me rappelle ma femme… oui… je suis content quand elle est là … mais le bonheur c’est autre chose ! »
La vie de retraité d’Emile est rythmée par le travail entre la forêt et le jardin.
Ne lui demandez pas de se reposer, il ne connaît pas ce mot !
Sa grande frayeur, c’est de tomber malade, pas d’être sans argent ! :
« Encore heureux que la santé ne m’empêche pas de couper du bois et de faire mon jardin ! Ce n’est pas avec ce que les caisses de retraite me donnent que je pourrai manger et être au chaud l’hiver. »
Du lever du jour jusqu’à la nuit tombante, il est à l’ouvrage, prenant avec délectation le temps de bien faire les choses.
Le voir abattre un baliveau à la cognée, avec des gestes, qui malgré la gêne de quelques rhumatismes, restent précis et efficaces, en dit plus long sur ce qu’est cet homme que toute autre investigation.
La solitude, il en souffre bien sûr, mais il s’en accommode en pensant aux prochaines visites de ses garçons :
« Ça fait bien vingt cinq ans que le dernier est parti ! Les filles (ses belles filles) ça ne veut pas venir à la campagne, ça a peur de tout… Oui…
Un mois de temps en temps, pas tous les ans, pendant les vacances ça va, et encore !
Il leur faut les « commodités » et elles veulent tout ranger autrement.
C’est vrai c’est des fois bien long de ne pas les voir, mais quand elles sont là, ça m’agace !
Chacun chez soi, c’est mieux ! »
Emile a toujours fait sa toilette en maillot de corps, avec l’eau recueillie dans une cuvette émaillée posée dans l’évier de la cuisine.
La douche installée par ses garçons lui évite seulement de se servir de la grande bassine en zinc et de faire chauffer l’eau.
Tout comme les W-C récemment installés lui évite, l’hiver, de sortir au froid pour aller dans la cabane au bout du jardin :
« Il ne me faut pas grand-chose à moi !
Les enfants ont fait des W-C et un cabinet de toilette pour que je sois mieux ! Moi je ne m’en sers que pour « la grande toilette ».
Il y a la cuvette et l’évier pour la débarbouille de tous les jours et pour me raser, la Petiote n’aime pas quand ça gratte. »
Ma maison, qui vient du côté de mon épouse, c’est pour la Petiote ! Tous sont d’accord là-dessus. Elle l’arrangera à sa manière quand je serai passé.
Emile me parle aussi souvent de sa colère et de son combat contre ce qui appelle « les PTT » qui veulent lui supprimer la visite que lui rend quotidiennement le facteur, son ami :
« Ils veulent me mettre une boîte à lettres au bout du chemin, j’en ai parlé au facteur, on n’est pas d’accord !
Qu’est-ce que ça peut leur faire qu’on cause tous les jours un quart d’heure…
J’ai le droit de refuser, qu’on m’a dit. »
Cela dit, il soulève son grand béret noir pour passer machinalement sa main dans ses cheveux, puis il le rajuste confortablement, presque religieusement sur sa tête. C’est un geste familier, autant que celui de sa main qui fouille au fond de la poche de son pantalon de velours, pour en tirer le paquet de tabac gris et le papier Job, qu’il vous offre avec sincérité :
« Tu veux en rouler une, gamin ? »
Devant mon refus, ses doigts s’attachent avec une agilité insoupçonnée, à confectionner l’objet d’un de ses petits plaisirs.
Son attention est telle, que sa langue apparaît au coin de ses lèvres, prête à saisir l’instant où elle sera sollicitée.
Alors qu’on le croit complètement absorbé par cette tâche, il lève les yeux en avançant ses deux mains réunies par le fragile rectangle de papier, et dit malicieusement en riant de bon cœur :
« Il faudrait que j’arrête le tabac ! Sinon le médecin va me mettre en maison de retraite comme ce pauvre Joseph !
Il ne peut rien faire là-bas !
Ils sont toujours sur son dos !
C’est comme à l’école, fait pas ceci, fait pas cela !… Oh là là, quelle vie mes aïeux ! »
C’est comme quand mes brus sont là, elles sont toujours à me dire, ça ce n’est pas bon pour vous ! Ça ce n’est pas bien pour vous !
Heureusement les garçons arrangent les choses en me faisant un clin d’œil, avant que je me rebiffe … il faut comprendre, je ne plus un gamin. »
Exorcisant ainsi son angoisse de ne pas finir ses jours en homme libre il dit :
« La Petiote m’a dit que quand je ne pourrais plus faire grand-chose, elle viendra vivre ici avec moi pour que je ne parte pas en maison de retraite.
Oui elle l’a dit !
C’est une bonne petite !
La vie d’Emile s’écoule ainsi, précaire mais paisible.
Il souhaite qu’elle dure encore au moins dix ans, ponctuée par le klaxon des camions des commerçants ambulants :
« A c’est l’épicier qui corne, j’ai besoin de rien, attendez-moi, j’y vais quand même, il ne faudrait pas qu’il me croit mort… je vais y prendre une bricole, si je n’y fais pas attention, un de ces jours, lui aussi ne passera plus… il faut qu’il passe encore dix ans, après ce ne sera plus mon affaire ! »
Johan (JR.).
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