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« Légende de Marie Dame de Font-Moreau » 3

le mercredi 31 octobre 2018, à 11:12. Posté par Johan



    https://youtu.be/uMqd3b9sg9I

    « Légende de Marie de Breuilhamenon Dame de Font-Moreau »

    Troisième partie


    Abbaye de La Prée

    Le lendemain à matines, le Chevalier de Breuilhamenon et Jehan, à la tête de dix cavaliers escortaient, comme il avait été convenu avec le seigneur Raoul d’Issoudun, frère Matthieu, sur le chemin de l’abbaye de La Prée.
    Le chemin qui séparait la cité d’Issoudun de l’abbaye était de trois lieues, qu’ils parcoururent tranquillement. Ils y furent avant le zénith du soleil et l’accueil fut des plus chaleureux. Il est vrai que frère Matthieu, tout attaché à la famille seigneuriale qu’il fut, n’en était pas moins l’abbé.
    Dans la grande bibliothèque de l’abbaye, Jehan consacra l’après-midi à assister frère Matthieu dans son choix des documents les plus à même de lui apprendre rapidement à parler et à lire la langue occitane.

    L’enlèvement de la Prieure

    Soudain, en fin de journée, la cloche d’alerte de l’abbaye avait tinté avec force, sans discontinuer. Jehan et le frère Matthieu virent alors le Chevalier de Breuilhamenon entrer précipitamment dans la bibliothèque. Il était suivi d’une none que frère Matthieu reconnu être du prieuré d’Orsan.
    Le chevalier dit alors, que cette religieuse, tout affolée, lui avait appris que la Prieure d’Orsan venait, en sa compagnie, d’être enlevée non loin de la porte de l’abbaye de CheseauBenoist (Chezal - Benoit). Ce méfait était l’œuvre d’une bande de ribauds dont le chef se faisait appeler Gille le hideux. C’était lui qui avait envoyé la none accompagnatrice, à La Prée, pour qu’elle fasse savoir, au seigneur d’Issoudun, que sa Prieure d’Orsan lui serait rendue moyennant une rançon de mille Livres tournois d’argent à payer le lendemain devant le portail de l’abbaye de CheseauBenoist à l’appel des vêpres. Ce brigand avait ajouté qu’il savait que l’abbaye de La Prée avait assez de pécunes pour verser la rançon qu’il exigeait. Charge à elle, à se faire rembourser par le seigneur Raoul d’Issoudun.
    D’après cette sœur, la bande de ribauds se composait du Chef Gille le hideux et de cinq hommes fortement armés, qui étaient accompagnés de trois femmes et dix enfants âgés de douze à deux ans.
    Elle indiqua également qu’ils étaient tous partis en direction de l’Occident et qu’un bucheron de l’abbaye, lui avait dit qu’il savait où était le repaire de ces malandrins.
    Frère Matthieu, Jehan et le Chevalier de Breuilhamenon étaient tous d’accord pour remettre bon ordre à cette situation en délivrant la Prieure d’Orsan des mains de ces crapules sans foi ni loi.
    Levés à l’aube, Jehan, le Chevalier et une petite troupe de dix cavaliers accompagnaient la religieuse qui avait servie de messagère. Ils arrivèrent devant le portail de l’abbaye de CheseauBenoist en milieu de matinée.

    La libération de la Prieure

    Le bûcheron de l’abbaye fut leur guide, en cette épaisse forêt, jusqu’au camp des brigands. En ce repaire, s’élevaient, en rond, cinq huttes de bois, couvertes de fagots de ramures. Elles étaient sises en sous-bois, sur un terre-plein aménagé à mi-pente d’un monticule. Le feu, situé au milieu de l’espace, était commun à tous les logis. L’installation de ce repaire avait été soigneusement pensée, c’était, à d’en pas douter, l’œuvre de gens qui avaient guerroyé. Les femmes et des enfants, pour l’heure, s’affairaient aux préparatifs du repas de midi sous une claie de bois tressée tenue levée par deux perches fourchues.
    La Prieure était là, attachée à la cheville, par une longue chaîne de fer dont l’autre bout entourait le tronc d’un chêne, ce qui lui permettait de se mouvoir entre une hutte et le foyer.
    Les hommes étaient occupés aux tâches domestiques et aux soins des animaux ainsi qu’à l’entretien du camp et des armes.
    Tapis derrière le tronc d’un châtaignier, sur la pente opposée au monticule, Jehan avait compté huit hommes et jusqu’à dix chevaux.
    Réunis en conseil, le Chevalier qui avait grande expérience des combats, énuméra par ordre d’importance les tâches à accomplir avant de lancer l’attaque et pendant l’affrontement.
    Il fallait d’abord chasser les chevaux pour éviter toutes fuites des mécréants. Cette action devait ordonner l’assaut du camp, elle sera la tâche du plus jeune des soldats de leur troupe.
    « On ne touche pas aux femmes et aux enfants s’ils se battent on les met hors de nuire en préservant leur vie. Pour cela trois hommes d’armes devraient suffire » dit le Chevalier. « Commandés par le sergent, quatre de nos gens d’armes avec leurs arcs viseront les hommes pour les blesser et point les tuer » ajouta-t-il. « Puis les trois autres, à cheval, conduits par moi, chargeront à l’épée les hommes que les traits des archers n’auront pas entravés. On ne tue que si on y est contraint. » Ordonna-t-il. « Enfin Jehan aura la tâche de délivrer la Prieure de ses chaînes et de garantir sa vie » dit-il en me fixant de son regard bleu clair.
    Quand les cris de leur jeune soldat et les hennissements des chevaux qui fuyaient, se firent ouïr, les flèches de leurs archers en de petits claquements secs, se décrochèrent des cordes de leurs arcs. Sans attendre et afin de profiter de la surprise, l’assaut des cavaliers et des hommes à pied fut donné. Dans de grands cris, la peur fit se réunir les femmes et les enfants sous la claie de bois où ils s’accroupirent serrés les uns contre les autres. Jehan vit à son grand soulagement, il n’y aura pas de ce fait envers eux de grande violence. Les traits des archers avaient touché quatre hommes aux jambes rendant ainsi leurs mouvements difficiles mais quatre d’entre eux pouvaient encore combattre et être dangereux. Le Chevalier et ses hommes, en leurs infligeant des blessures aux bras et aux épaules, les mettaient peu à peu hors d’état de combattre.
    Quand Jehan arriva à l’endroit où se tenait, adossée au chêne qui l’entravait, la Prieure d’Orsan, il sauta du dos d’Alan en lui disant de ne point s’éloigner. « Sonneclaire » trancha d’un seul coup la chaine de fer qui retenait le précieux otage. À ce moment, Jehan vis comme par magie sortir de derrière l’arbre un homme dont la moitié du visage n’était que cicatrices de chaires recousues. De ce coté senestre de cette tête-là, il n’y avait ni œil ni oreille, et la bouche se réduisait qu’a une simple fente que les grossières coutures réparatrices avaient tirée vers le haut. Jehan avait, Gille le hideux, face à lui. Déjà, la dague de l’homme était sur la gorge de la Prieure qu’il enserra aux épaules de son autre bras. Sa voix siffla « dis à tes gens de mettre bas les armes ou j’enfonce cet acier dans le jabot de cette oie blanche. »
    « Tu tuerais donc une sainte femme » lui répondit Jehan tout en observant, derrière le brigand l’approche silencieuse d’Alan « Est-ce là ton dernier mot homme sans foi » ajouta-t-il.
    « Ce sera sans remord et avec même grand plaisir Damoiseau, car après avoir goûté son corps, j’aimerais assez goûter au sang qui sortira de cette gorge là » répondit Gille le hideux.
    À peine dites, ces paroles finirent dans un cri de douleur, car Alan venait de refermer ses mâchoires sur l’épaule du brigand. La douleur fut si vive qu’il lâcha la dague. Il hurla une seconde fois lorsque Alan, sans desserrer l’étreinte de ses dents, le tira fortement en arrière dégageant ainsi la Prieure de l’emprise de son bras qui retenait la malheureuse.
    L’otage ainsi libre et réfugié derrière Jehan, ce fut la pointe de « Sonneclaire » qui vint se poser sous le menton de Gille le hideux. À ce moment seulement sur le signe de Jehan, Alan desserra les dents. « Dis à tes ribauds d’en rester là et de demander grâce » dit Jehan « sinon, je serais contraint de pousser, en remontant, sur cette lame qui te picote le gosier jusqu’à ce qu’elle atteigne ta cervelle qui est déjà damnée. »
    « Regarde-moi bien Damoiseau, vois-tu ce que je suis, je ne crains pas de mort et ta menace ne me pèse point car l’enfer du ciel, qui m’attend, ne peu être pire que celui de ce monde. » Prenant Jehan au dépourvu, ses deux mains se refermèrent alors sur la lame de « Sonneclaire » et la tirèrent vers le haut, d’un coup sec dans sa gorge. Jehan sentit s’enfoncer ma lame au delà du palais de l’homme. Sans lâcher la lame de « Sonneclaire dont les tranchants avaient fortement entaillé doigts et paumes, son œil unique fiché dans ceux de Jehan, Gille le hideux tomba à genoux sans un cri, l’obligeant de par son poids à en faire autant.
    « Mon Dieu » cria Jehan en retirant enfin le fer de son épée de cette pauvre tête difforme, « pourquoi tu as permis cela ? ». Alors que Jehan tombait à genoux, comme glisse une étoffe d’une table, La Prieure se précipita vers Gille le hideux. S’agenouillant elle aussi, elle posa la tête de Gille sur sa robe de bure, mit sa main sous son menton, sur la plaie d’ou s’échappait le flux rouge de la vie. Jehan l’entendit lui dire « je te pardonne Gille du fond de mon cœur des outrages que tu m’as fait subir, fasse que ce pardon t’évite l’enfer et que Dieu en sa grande bonté te pardonne aussi pour tous tes crimes. Va en paix Gille d’Elger, ton secret en ce monde sera le mien pour la vie ». La main ensanglantée de l’homme chercha et trouva celle de la religieuse et Jehan vit leurs deux mains se serrer très fort, puis il mourut dans cette étreinte.
    Le combat des ribauds avait pris fin comme s’éteint la flamme d’une chandelle privée mèche.
    À part deux d’entre eux qui étaient idem, tous étaient blessés mais il ne semblait pas à Jehan que ces blessures étaient de nature à mettre fin à la vie.
    Chez les gens d’armes d’Issoudun, seulement trois étaient légèrement blessés. Après avoir presque maudit Dieu d’avoir laissé un homme se retirer la vie et d’avoir fait de lui l’instrument de cette mort, Jehan le remercia d’avoir protégé sa petite troupe.
    Le Chevalier de Breuilhamenon voyant son émoi et son trouble, vint planter son regard dans le sien. Puis, en mettant ses deux mains sur ses épaules il lui dit : « Jehan l’homme que tu viens de voir trépasser l’a voulu ainsi. Ni toi, ni quiconque, n’aurait pu empêcher cette issue ! Je le sais d’autant que, lorsque toutes les vies que j’ai prises en Terre Sainte m’ont si fortement pesé sur la conscience, j’ai été à deux doigts faire comme lui. Je l’aurais sans doute fait si, je n’avais pas été prié à Jérusalem au pied du saint sépulcre. Vois-tu, la dureté de la vie de cet homme et les remords de ses mauvaises actions l’ont amené à trouver une certaine douceur à la mort au point de la souhaiter comme une délivrance. J’ai connu cet état qui vous fait aller au combat sans garde et protection de sa personne et qui vous fait chercher tout ce qui peut vous faire périr. Ce qui, dans les regards des autres, passe pour du courage n’est dans ce cas, que du mépris de soi. Après, seul Dieu décide de votre vie ou de votre mort et aujourd’hui il a décidé que cet homme devait quitter cette terre. Allons, mon ami, il vous faut en l’instant vous occuper des vivants. »
    Le Chevalier avait raison, tous, dans la torpeur de l’après bataille, attendaient les commandements de Jehan pour se remettre en action. Sur ses ordres tenant compte des conseils du chevalier, les femmes de la bande commencèrent à nettoyer et à panser les plaies des brigands. Les hommes d’armes d’Issoudun les aidèrent à retirer les flèches fichées dans les membres. Tous les blessés, qui ne pouvaient marcher ou monter à cheval, furent installés dans deux charrois qui trainaient dans le camp, tirés chacun par un cheval.
    La dépouille de Gille le hideux fut mis au travers le dos d’un cheval et attaché pour qu’elle ne tombe pas en chemin.
    La Prieure fut hissée sur le dos d’Alan et tout ce monde, prit le chemin de retour vers l’abbaye de La Prée.

    Le retour à l’abbaye dela Prée

    Quel âge pouvait avoir cette religieuse dont le visage d’un ovale parfait, s’harmoniser avec des traits de grande beauté ? Vingt cinq ans, peut-être plus ! Chemin faisant, Jehan posa la question à la religieuse qui les avait prévenus de son rapt. Elle lui répondit qu’elle ne savait pas l’âge de sa Prieure. Ce qu’elle savait par contre, c’est que cette Bénédictine était issue de la grande famille du Seigneur de Linyères. On disait d’elle en cette seigneurie, qu’elle avait refusée tous les partis qui s’étaient présentés, disant fort et haut que puisque ses parents ne l’autorisaient pas à choisir en liberté un époux selon son cœur, elle ne serait pas marchandise d’échange ou d’alliance satisfaisant tout autre qu’elle-même. Et comme en bonne chrétienne, son cœur était naturellement plein d’amour pour Dieu, c’est avec lui qu’elle ferait épousailles. Devant tant de déterminations et de volonté, ses parents, bien navrés, la laissèrent aller demeurer au prieuré d’Orsan. Cette histoire allait si bien avec ce que Jehan venait d’entrevoir du personnage qu’il se dit qu’elle était sans doute vraie. La journée, qui suivit le retour à l’abbaye, permit à Jehan de mieux connaître cette femme qui dirigeait la vie monacale de façon remarquable. Dans cette autorité sans failles, la douceur était partout dans les gestes dans les paroles et dans les jugements. Cette douceur conférait au personnage une aura qui la plaçait au-dessus des choses de cette vie, quelque part entre cette terre des hommes et le royaume de Dieu. Nul ne pouvait longtemps s’opposer à cette femme sans en éprouver amertume et remord. En la rencontrant et en la maltraitant, Gille le hideux avaient vu surgir du fond de lui-même tout le poids de ses mauvaises actions et cela l’avait sûrement conduit sur le chemin de l’expiation suprême qu’il s’était lui-même donné. Aux dires de la sœur qui l’accompagnait, cette douceur était devenue pratique de tous dans ce prieuré. Il en ressortait une façon d’être, de s’adresser aux autres et de raisonner bien spécifique à cette communauté. Et cette aménité n’était pas étrangère à la rare beauté des travaux d’imageries que ces religieuses réalisaient.
    Ce que décida la Prieure concernant le sort des huit hommes, des trois femmes et des dix enfants qui avaient formé la bande de brigands de Gille le hideux ne surprit pas Jehan.
    Les trois hommes et les trois femmes dont étaient issus les dix enfants s’établiront dans les dépendances du prieuré et défricheront de nouvelles terres à cultures. Les cinq autres hommes ont le choix entre aider à ces défrichages ou d’aller se faire pendre ailleurs. La Prieure avait compris que sans l’emprise et la domination violente de Gille le hideux, ces hommes et femmes ne représentaient point de danger. Elle savait aussi que des hommes familiers au maniement des armes pourraient être en mesure de décourager de futurs assaillants, garantissant ainsi une certaine quiétude au prieuré. Mais pour l’heure, tous se rendaient à l’abbaye de La Prée.

    La confession de la Prieure à Jehan

    Ce fut dans le jardin intérieur de l’abbaye que l’entretien avec la Prieure eut lieu avec Jehan, le Chevalier de Breuilhamenon et le frère Matthieu.
    « Mon frère, Messires, » dit la Prieure en inclinant légèrement la tête vers le sol, les circonstances ont bien assombri votre mission initiale que, pour ma part, je trouve bien heureuse, car elle m’a tiré de l’état navrant d’être otage. Mais ce n’était assurément pas pour cette tâche que le seigneur Raoul vous a envoyé dans cette abbaye. »
    Ce fut le frère Matthieu qui, après lui avoir présentés Jehan et le Chevalier, lui répondit qu’il appartenait à Jehan de l’instruire de l’objet de notre mission. Ce que Jehan fit le plus clairement possible. Le regard de la Prieure enveloppa alors Jehan de cette douceur enchanteresse et elle lui dit « ce que vous venez de faire vous, le Chevalier et vos compagnons pour me sauver des mains de Gille le hideux n’a pas de prix pour moi et notre prieuré d’Orsan. Soyez en tous bénis. Puis, s’adressant au Chevalier de Breuilhamenon, elle dit : « Mon frère, Chevalier il me faut m’entretenir seule avec Messire Jehan c’est pourquoi je vous demande humblement de patienter en cette place. »
    En disant cela, elle avait pris le bras de Jehan l’incitant ainsi à s’éloigner de ses compagnons juste assez pour qu’ils n’entendirent pas leurs paroles mais en prenant soin de rester à la portée de vue afin qu’aucune ambiguïté de naisse du tête-à-tête qu’elle venait de quérir.
    « Mon fils » dit-elle à Jehan « Vous avez vu des gestes et vous avez entendu des paroles, lors des derniers instants de vie de Gille le hideux. Je me dois donc de vous conter l’histoire qui est la mienne ! Dans ma dix-septième année, il y a de cela dix années, le roi Richard d’Angleterre avait repris la guerre sur les frontières d’Aquitaine. Une de ses troupes s’en vint alors se jeter sur la cité d’Issoudun qu’il avait pourtant cédée en amitié, à Gisors en pays de Vexin normand, au roi Philippe de France en échange des prétentions de ce dernier sur la cité de château – Raoul (Châteauroux).
    À la tête de cette troupe, était un chef nommé Marchader, lui-même secondé par un jeune chevalier venant des pays Helvètes, Gille d’Elger. Sur le chemin qui menait à Issoudun, cette armée fit une halte de vingt jours au château de Linyères dont le seigneur est mon parent. C’est en ce lieu que Gille d’Elger et moi, épris l’un de l’autre, échangeâmes, en secret, promesses d’amour et de fidélité.
    Après que le château d’Issoudun fut pris, Gille d’Elger partit rejoindre les troupes du roi Richard et je n’eus nulle nouvelle de lui pendant près de quatre ans. Quatre années où ma promesse m’avait fait rejeter tous les partis proposés par mes parents. Ce fut en l’an de grâce 1199, qu’un messager venant apprendre au seigneur de Linyère la mort du roi Richard d’Angleterre devant le château de Châlus en Limousin, m’appris aussi la mort de Gille d’Elger qui combattait là au côté du roi défunt.
    Mon chagrin fut grand et pour l’apaiser, je suis entrée au service de Dieu en cette maison d’Orsan où trois ans plus tard j’en devenais Prieure. Il a de cela un mois au moins, Notre prieuré fut investi par des brigands en armes. Ils se disaient être des mercenaires désoccupés des armées d’Angleterre.
    Un certain Gille dit le hideux les commandait. Cet homme avait la moitié du visage détruit d’où son surnom de hideux. S’étant restaurés et nous ayant volé nos réserves, ils repartirent sans autre querelle. Ce vol m’obligea à entreprendre, avec une sœur, un voyage jusqu’à l’abbaye de CheseauBenoist afin d’y quérir des vivres nécessaires à la vie de notre prieuré d’Orsan. Ce fut non loin de cette abbaye que nous fûmes toutes deux assaillies par les mêmes ribauds qui avaient établi leur camp en cette forêt où vous m’avez délivré. Je fus pris en otage et ma sœur fut envoyée à La Prée d’obédience de la seigneurie d’Issoudun pour y faire part de l’exigence de rançon de leur chef Gille le hideux. Ce fut seulement dans leur repaire que Gille le hideux m’apprit qu’il n’était autre que Gille d’Elger mon amour si longtemps attendu dont on m’avait annoncé il y a six ans la mort.
    Je fus à la fois stupéfaite et accablée par cette révélation. Cet homme horrible de corps et ignoble d’esprit n’avait rien de commun avec le jeune homme que j’avais porté dans mon cœur. Je lui dis comment cette longue attente de son retour et l’annonce de sa mort m’avaient conduite chez les religieuses bénédictines du Prieuré d’Orsan. Et que rien d’antan, autre qu’un souvenir heureux, n’existait encore dans mon esprit. J’étais l’épouse de Dieu et rien ne pouvait changer cela.
    Il n’y eut de sa part aucune considération pour mes chagrins d’attente et de deuil, il venait me réclamer ce qu’il disait lui être dû. Et comme je le rejetais, une nuit, enchaînée dans la hutte qui me servait de prison il vint me battre et me violenter. Aucun cri ne sortit de ma bouche. Pour mon honneur, personne d’autre que moi ne devait savoir que cet homme m’avait souillée. Je dû endurer cette infamie toute la nuit jusqu’à votre délivrance.
    « Mon fils », me dit-elle les yeux perlés de larmes, « vous avez entendu mon pardon des crimes de Gilles le hideux commis à mon encontre. Vous avez compris qu’il m’avait, en me souillant, enlevé ma pureté dont j’avais fait don à Dieu. Ce don est, aux yeux de l’église, une exigence à ma condition et à mon rang. Il me faut donc aller avec vous à Issoudun afin de me placer sous l’autorité de l’église qui me fera confesser mon malheur publiquement. Après cette grande humiliation je devrais renoncer à être Prieure de ce lieu et quitter la vie religieuse. »
    « Ma Mère » répondit Jehan encore sous le choc de cette révélation. « Cette affaire n’est point du ressort de l’église, elle ne regarde que Dieu et vous. Autre que ce que m’a appris frère Gaël confesseur de la seigneurie de Bury d’où je viens, je ne suis guère instruit en religion, mais je sais que Dieu est miséricorde et qu’ainsi il ne peut concevoir l’outrage que vous avez subi comme une faute et certainement pas qu’elle ait pour conséquence votre déchéance. Ma Mère, ce que j’ai entendu de votre pardon pour que l’âme de ce brigand ne se consume pas en enfer, est de votre part grande charité. Malgré ma présence vous n’avez pas hésité à vous mettre dans le danger que vous faisaient courir vos paroles de pardon. Et lors de ce pardon ma Mère, Dieu était près de vous et cela suffit en ce qui me concerne à clore mes lèvres à jamais. Nul autre, que Dieu et moi, ne connaîtra votre secret. Vous devez rester la Prieure d’Orsan et continuer l’œuvre de bonté, de paix et de charité que vous accomplissez en ce lieu. Cet ouvrage est une affaire de Dieu, point d’église. »
    La Prieure prit la main de Jehan qu’elle posa sur son front comme pour qu’il puisse sentir ainsi par ce toucher la profondeur de sa reconnaissance, puis me dit : « messire Jehan toute ma vie je vous serai redevable. »
    Ma Mère, je vous en prie, dit alors Jehan en mettant un genou à terre, vous n’avez, envers moi, aucune autre obligation que celle de m’accorder votre bénédiction. Ce qu’elle fit sur-le-champ.
    Rien de cette scène n’avait échappé aux yeux du frère Matthieu et ceux du Chevalier. Ce fut sous leurs regards que la Prieure et Jehan revinrent vers eux
    « La Prieure me renouvelait sa gratitude pour notre secours dit Jehan avec empressement, et je lui disais que nous n’avions rien fait d’autre que se doit de faire tout homme d’honneur. Je lui ai demandé sa bénédiction comme seule obligation de gratitude. Puis ajouta-t-il en souriant, c’est mon cheval Alan qui vous a tiré des griffes du mécréant ma Mère, c’est à lui que revient ce mérite, si mérite il y a.
    La Prieure amusée, regarda Jehan d’un air étonné, l’a-t-il fait hors de votre commandement l’interrogea-t-elle ?
    « Presque ma mère lui répondit-il en souriant, si je ne lui avais pas demandé, il l’aurait fait seul.
    « Il va falloir vous y faire ma mère » dit alors le Chevalier « chez ce jeune homme le courage est fait si coutumier, qu’il n’a même pas conscience d’en posséder. Quant au rapport qu’il a avec son cheval, cela tient presque de la bienveillance divine. »
    Ce fut dans l’éclat de rires collectifs que Jehan vit s’estomper le nuage de soupçons qui avaient un temps obscurcit le regard de frère Matthieu. Il savait maintenant que frère Matthieu ne lui poserait aucune question sur les paroles qu’il avait échangées avec la Prieure. Quand au Chevalier Pierre de Breuilhamenon, il était dans sa nature de ne point chercher à savoir ce qu’on ne lui disait point.
    Jehan, le Chevalier, frère Matthieu et la petite troupe de soldats, partirent le lendemain sur le chemin de retour vers la cité d’Issoudun.

    A suivre

    Johan (JR.).

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commentaires ( 6 ) (Ajouter un commentaire)
debbie le jeudi 01 novembre 2018, à 11:42
Bonjour cher Johan, Quelle belle histoire !!! j’adore !! j’ai trouvé cette partie tellement touchante avec la mort de Gilles le hideux. Tu es bien arrivé à nous donner cette émotion... Et l’histoire d’amour de la prieur d’Orsan et de Gille d’Elger. Vraiment c’est super bien raconté un vrai régal cette lecture, merci de la raconter !!! Vivement la suite !
Très belle journée à toi cher ami!
Avec mon Amitié la plus sincère
Debbie
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johan le jeudi 01 novembre 2018, à 17:49
Bonsoir Debbie !
Merci mon Amie pour ta lecture et tes encourageants commentaires !
La suite s'écrit doucement !
Bonne et douce soirée à toi !
Avec toute mon Amitié !
Johan

liameliavq le vendredi 02 novembre 2018, à 02:49
Quelle épopée epique ! Je me suis régalée...
Merci gentil troubadour.
Je vous embrasse.
LN.

debbie le vendredi 02 novembre 2018, à 08:41
Bonjour Johan, j'avais oublié de mentionner cette musique qui accompagne si parfaitement ta légende !!! Wow elle est superbe avec ces instruments de musique tout à fait sublime !
Merci aussi pour ce partage musical auquel je suis très sensible.
Très belle journée à toi cher ami
Avec mon Amitié la plus sincère
Debbie

scorpionne le dimanche 04 novembre 2018, à 12:07
Bonjour Johan,
Un chapitre très dur, très noir. La confession de la Prieure m'a bouleversée.
A bientôt pour la suite, cher Johan, en vous espérant en meilleure forme.
Bien amicalement,
Jocelyne

johan le dimanche 04 novembre 2018, à 17:54
Bonjour Jocelyne !
Merci pour votre gentille sollicitude !
Bonne soirée à vous !
Amitiés !
Johan

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