La révérence du révérend

 

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La fée archéologie (Nouvelle)

le jeudi 08 novembre 2018, à 19:03. Posté par Bartkley


    Le trente et dix Mercedonius de l'an mille-et-dix-cent-douze, à dix-huit heures-et trente centimètres du soir, je m'apprêtais à vivre ce qui allait s'avérer être le moment le plus important de ma vie au point que je m'en souvienne, comme si c'était hier, deux-mille et quelques ans plus tard.

    Ce soir là, je me trouvais sur un quai de gare à attendre un train pas ordinaire qui devait m'emporter pour une croisière que j'avais gagnée à un jeu-concours où il fallait, sur une photo en noir et blanc, compter et trouver combien il y avait,à la virgule près, de pruneaux secs d'origine agenoise, sachant que l'équivalent de trois sacs à patates de la dite friandise avait été mélangée à deux tonnes-quinze de pruneaux tout aussi secs mais d'origine californienne. Dire que j'avais gagné haut la main serait mentir car nous étions une petite centaine de millions munis de notre passeport pour l'aventure que nous n'avions pas volée.
    La croisière devait rallier Vichy à Dahchour sans escales, en faisant quelques crochets du côté des plaines du Far West, de celles de la toundra, franchir la cordière des Andes ensuite le mont blanc, longer la muraille de Chine, foncer dans celle de Berlin, filer vers les palmeraies de Gabès, les calanques de Piana, traverser la vallée de la mort, celle du Danube, effleurer les temples d'Ayuthyâ et celui de Mukteswar... s'enfoncer dans les caves de Banyuls, ressortir dans le golfe du Bengale... etc... Bien que le train fut à très grande vitesse nous avions du avertir nos entreprises (pour ceux qui étaient encore en âge de travailler) et nos familles car le voyage devait durer soixante-douze ans et six mois.

    Le train, donc, qui avait été nommé « L'Interminable » (histoire de tendre une perche vers les pisse-vinaigres pour qu'ils y accrochent leur esprit chagrin en ne manquant pas de faire remarquer que l'on comprenait aisément une partie du nom de baptême en découvrant l'avant de la bête qui rappelait, « l'obéissante » d'Amédée Bollée en moins beau et en plus laid) était, pourtant, un condensé des toutes dernières technologies de l'époque. C'était un train qui marchait à rien ; il se lançait petit à petit, de plus en plus vite, jusqu'à atteindre une vitesse qui n'avait pas encore été mesurée et dont nous allions être les premiers témoins.
    Dans un souci de coût de production, la réalisation avait été confié à une peuplade constituée de quatorze individus quasi préhistoriques (trois femmes, trois hommes, quatre enfants en bas âge et quatre vieillards) vivant au fin fond d'une forêt d'un pays dont je risquerais ma vie, encore aujourd'hui, si je vous en dévoilais le nom ici. Un petit encart se trouvant dans le programme du voyage nous apprenait que trois jours et soixante-six nuits avaient suffit pour réaliser ce mastodonte de ferraille, ce qui est vous dire l'adresse de ces gens là ; adresse toute relative car on apprenait, un peu plus loin, en petits caractères, que pas moins de quatorze cas d'accidents mortels du travail avaient été constatés sur le chantier ; le dernier concernant l'enfant le plus jeune, la veille de son premier anniversaire, qui, alors qu'il s'affairait à astiquer la seule et unique roue de l'engin (c'était une autre de ses spécificités), s'était vu la fontanelle défoncée par une clef à pipe de dix-neuf qu'avait échappée son père, terrassé par une crise cardiaque alors qu'il achevait de fixer, sur le toit, la dernière pièce de l'ensemble, toute de cuivre et de laiton, à savoir la charmante sirène capable de jouer pas moins de trois cents hymnes nationaux, certains très exotiques, afin d'avertir, suivant le pays que nous traversions, les malheureux qui se trouvaient sur notre passage de se pousser le plus vitement qu'il n'était pas permis (c'était d'ailleurs une erreur car l'expérience nous montra que certains individus plutôt que de laisser la place avaient le réflexe imbécile de se mettre au garde à vous.)
    Il nous était d'ailleurs demandé, dans la mesure du possible, bien entendu, d'avoir de temps en temps une petite pensée pour ces « mécaniciens de l'extrême » qui avaient tout donné pour que notre croisière soit belle et qu'elle parte à l'heure.

    J'avoue que je m'étais enfilé dans le train un peu au hasard, rentrant par la première porte que j'avais trouvée et j'eus beaucoup de chance car ma place portait le numéro trois-cent-quinze mille et je me trouvais dans le wagon trois-cent-douze mille (il faut dire que l'organisation ne s'était pas moqué de nous puisqu'elle avait octroyé un wagon entier à chaque vainqueur et chaque wagon comptait une seule cabine décorée sur un thème original que nous avions eu loisir de choisir avant le départ. Toute fois il était tout à fait possible de partager ou de changer de wagons après une entente à l'amiable entre titulaires.)
    Dans le couloir de ce premier wagon se trouvait un grand type un peu maigrichon qui regardait à l'intérieur de la cabine deux jeunes gens qui s'entraînaient sur un court de tennis. L'un des joueurs n'était autre qu'Hugh Person, en personne, l'inventeur de ce coup magistral que lui seul était capable de réaliser : une balle rapide qui atterrissait au ras de la ligne de fond et ne rebondissait pas mais s'en allait en roulant à toute allure jusqu'au grillage de fond de court.
    Il était en train d'essayer de l'enseigner à une jeune fille, bouche écarlate, cheveux noisette et volonté brisée...
    « Joli coup ! »  dis-je au spectateur.
    Il ne répondit pas mais je vis tomber de son menton une larme qui s'écrasa sur sa main droite qui triturait une épingle à cheveux.
    Je m'escampais dans le wagon suivant où se tenait, dans le couloir, un homme rondouillard fumant un putain de cigare qui empestait tout le magasin et qui regardait, dans la cabine, un alpiniste en costard cravate, impeccablement coiffé, escalader un piffre de taille exceptionnelle dans le mont Rushmore.
    Après avoir dit au gros monsieur : «  Faut le faire ! »  et n'avoir reçu en réponse qu'un silence suspect, voire intrigant, je m'en allais d'un pas allègre vers le prochain wagon d'où me parvenaient, plus je m'approchais, des cris de liesse du genre « Vas y Bernardino! » ou quelque chose comme ça. Bien m'avait pris d'accélérer le pas car je pus assister à l'arrivée (en chair et en os), qui se jouait au sprint , de la trois-cent-dix-septième étapes du tour de France. Il faut signaler que le tour fut endeuillé cette année là par la chute d'un coureur Polonais que le peloton appelait affectueusement « le moucheron de Zakopane ». L'homme au physique respectable pour un cycliste (bientôt deux mètres pour bientôt deux-cent-quatre-vingt-dix-neuf kilos), piètre grimpeur, avait imaginé une stratégie. Il s'était fait construire une bicyclette principalement en fonte et en plomb. Les tubes étaient remplis de mercure, les pneus, eux mêmes, en étaient pleins plutôt que d'air pur, ainsi que les six jerricans de cinq galons dont deux se trouvaient sur sa bicyclette en lieux et places des bidons d'eau traditionnels et quatre avaient été éparpillés dans les deux poches dorsales de son maillot, ainsi qu'une bouillotte de quarante-deux litres habillement dissimulée sous sa casquette de cycliste. D'autre part, il était bardé de tout un arsenal de breloques diverses, chaînes, gourmettes, chevalières, boucles d'oreilles, d'arcades sourcilières,de nez, de lèvres, de tétons et d'autres dont la décence m'interdit de dire l'emplacement ici, le tout en plomb. Au final, l'attelage pesait l'équivalent d' un Hummer tous pleins faits.
    Au premier jour de la compétition, au sommet du premier col, notre homme comptait déjà trente- sept heures de retard sur le champion; à mi pente de la descente il avait déjà refait plus de la moitié de son retard et il s'apprêtait même à distancer tout le monde quand le dernier virage lui fut fatal! Lui et sa bicyclette finirent dans un ruisseau provoquant la catastrophe écologique la plus désastreuse que la France ait connu de son histoire!

    Arrivé à mon wagon, j'entrais dans ma cabine où se trouvait une superbe piscine olympique qui n'était en fait qu'un pédiluve; une mer, décorée d'une île où trônaient deux charmants palmiers s'étendant au second plan. Je tirais le rideau car j'avais dans l'idée de me baigner tout nu.
    Lors que, dans le plus simple appareil, j'étais sur la plage, surgit un homme de l'eau qui ne pouvait être de toute évidence que johnny Weissmüller (quoiqu'en un peu bizarre). Sans même se présenter il me dit:

    - Toi Judy? 

    Je compris très vite que le bonhomme partait de la tête et qu'il mélangeait tout mais comme il n'avait pas respecté les règles élémentaires de la politesse et qu'il s'était permis de se moquer sinon de mon physique tout du moins de mon pelage je lui rétorquais sur le champ: 

    - Dîtes donc, monsieur Tarzan, vous avez engraissé depuis le dernier épisode, non ? Les lianes vont péter ! 

    Ce à quoi il ne trouva rien à répondre et il s'en alla, sans doute vexé,avec son style de crawl incomparable, très propre, très coulé, ne faisant pratiquement pas une pétille d'eau et toujours très efficace car je ne distinguais déjà plus le nageur.
    Arriva alors à mes oreilles le bruit que fait une porte frappée par un poing, je criais: « Quoi encore à la fin ? Merde ! Pardon...Entrez...! »
    M'apparurent un couple potelé d'une couleur lie de vin, que l'on trouve généralement chez les habitants de la perfide Albion supportant mal le soleil, accompagné de leur enfant taillé comme une paire de tenaille mais sans doute loin d'être bête puisque, projetant de faire quelques brasses, il s'était muni d'une bouée.

    - Pourrions nous profiter de votre cabine quelques instants ? Excusez-nous mais nous devons être les derniers à avoir trouvé la solution car nous avons hérité de la cabine « Sahara » et nous commençons à tourner en rond et à avoir un peu chaud, d'autant plus que nous sortons du restaurant où nous avons, chacun, engloutit un cerf à la sauce au sang. 

    - Faites, faites, je vous en prie mais ne vous baignez pas tout de suite, après un tel repas ce serait suicidaire et je ne voudrais pas avoir des ennuis! D'ailleurs vous m'avez ouvert l'appétit et je m'en vais de ce pas étudier la carte! Profitez bien...pas de bêtise! 

    Alors que je lorgnais, par dessus le menu, ma voisine d'en face, belle comme une princesse, qui était en train de s'empiffrer de cuisses de grenouilles accompagnées d'un chausson de vair, s'approcha un serveur. Je pris des brochettes de coquilles d'escargots qui étaient la spécialité du chef puis une aile de girafe confite (du sud ouest du Groenland, bien entendu, mais du sud ouest tout de même!) accompagnée d'une morille de Tchernobyl (que je ne pus finir, non pas qu'elle n'était pas bonne, bien au contraire, mais elle m'avait été servie dans une baignoire à pieds qui me rappelait une image de mon livre d'histoire quand j'étais à l'école primaire, une de mes premières images érotiques: Jeanne Quatre, nue dans son bain, assassinée par François de Bergerac) et, pour finir, une sublimissime confiture de papillons.
    Désirant, après ce repas, un peu de tranquillité pour un peu de lecture je cherchais un wagon adéquat. Je trouvais une cabine avec une belle bibliothèque, quelques banquettes de moleskine rouge, de petites tables avec une lampe verte sur chacune et un silence de mort...je veux dire qu'elle était déserte. Il n'y avait pas trois mois et demi que j'étais assis que déjà quelqu'un frappait à la porte! Je pensais: « c'est formidable ça quand même! pas moyen d'être tranquille cinq minutes! »
    L'homme était habillé pauvrement et ce qui me frappa en premier (outre le fait que sa lippe inférieure, pendante et visqueuse, lui donnait l'air de vieux libidineux d'un de nos anciens ministres de la culture (neveu de son tonton) était que sur son espèce de veste étriquée en laine, où aucun des quatre boutons étaient semblables, était accroché un pin's « Solidarnosc »...Alors ça !...ça par exemple ! ça m'était complètement sorti de la tête cette histoire ! Ce qui me frappa en second c'est qu'il avait une valise. Je n'avais encore jamais vu quelqu'un, dans ce train, qui ait une valise. Moi le premier. L'homme posa son bagage délicatement sur la banquette, lui imprima de petits mouvements de droite à gauche un peu comme on déplace ses fesses pour bien les asseoir puis, suite à un bond digne de Fosbury dans ses meilleurs jours, l'homme atterrit dans le filet à bagages qui visiblement n'avait pas été conçu pour une telle acrobatie ni pour une telle charge. J'avoue que je ricanais bêtement devant la scène d'autant que, fait étrange, je venais de terminer la lecture d'un article de Léon Bienvenu dans « Le Charivari » de Pierre Véron concernant un nommé Toussaint Lahuri, qui après avoir étendu dans son lit son paletot (qui s'était endormi tout de suite, était-il précisé), avait été retrouvé mort accroché à l'un des champignons de son portemanteau.

    Une déflagration eut lieu, nous venions de franchir le mur du son. Je sortais dans le couloir et allais promener un peu laissant le bonhomme retrouver ses esprits.

    Dans sa cabine la princesse astiquait ferme; dans la mienne le couple (cramoisi) jouait au scrabble sur la plage et l'enfant bavait d'admiration devant Tarzan appité en haut d'un cocotier cherchant la direction d'Acapulco; je ne connaissais plus un nom des coureurs cyclistes moi qui pendant tant d'années m'était intéressé à cette discipline et maintenant les vélos pesaient moins de trois-cents grammes! Dans une autre l'alpiniste en costume, cravate au vent mais toujours impeccablement coiffé, dans un Latécoère, poursuivait le vieux monsieur intrigant qui rampait dans un champ de betteraves en crachant ses poumons; Hugh avait déserté le court de tennis et se promenait à l'intérieur d'un tableau qui était face au lit, dans sa chambre, quand il était enfant ; le grand type maigrichon semblait avoir perdu sa tristesse et tirait la langue en repeignant, "rouge sang", les ongles de pieds de la petite joueuse de tennis à la bouche écarlate et aux cheveux noisettes...

    J'adorais regarder les gens, certains couraient, d'autres piétinaient sur place, d'autre faisaient marche arrière ou disparaissaient lentement ou franchement.
    Qu'est ce que soixante douze ans dans une vie ?
    Regardez, cette simple ballade dans le couloir avait duré six mois et il y avait six mois que les freins fumaient.
    Déjà le paysage était le même à toutes les fenêtres de toutes les cabines: des chameaux traînant des bédouins...
    Nous étions arrivés!
    Nous descendîmes tous et une voix synthétique nous apprit que nous avions quartier libre pour l'après midi et vu que, à l'époque, les vieilles pierres n'intéressaient pas un seul d'entre nous, nous partîmes, tous ensemble, faire trempette dans le lac Moëris.

    Un petit couac fut a déplorer, cependant, lors de cette croisière.
    Le soir, un festin d'adieu était donné en notre honneur dans une petite ville du sud de l'Italie et nous dûmes nous y rendre à pieds, soit une grosse heure de marche.
    Nous nous y rendîmes en rang d'oignon en entonnant tout d'abord des chansons de colonies de vacances puis des chants militaires tantôt de parachutistes tantôt de légionnaires. L'un d'entre eux disait: « J'ai vu mourir un pauvre gosse, il est mort en criant maman...Criant maman! » et je peux vous dire qu'une grosse centaine de millions de personnes (oui, parce qu'au départ nous étions une petite centaine de millions mais bien que la mort nous en faucha quelques un pendant le voyage, rien de grave, ne vous inquiétez pas, rien que des gens très très âgés, notre groupe s'était agrandi car nombre d'entre nous n'avaient pas passé le temps le nez collé à la fenêtre) qui reprend en chœur en hurlant: « CRIANT MAMAN !» ça vous met la chair de poil!
    Nous arrivâmes au village ou nous fûmes accueilli par un feu d'artifice d'une rare intensité et une pluie de cendres et d'escarbilles qui nous pétrifia littéralement sur place tous autant que nous étions.

    Alors, je ne suis certainement pas apte à juger de vos capacités physique et sportive mais permettez moi de vous faire remarquer que ça va faire bientôt quinze minutes que vous écoutez le discours d'une pierre et ça, ce n'est pas signe d'une bonne santé mentale...

    Hep hep hep ! Reposez cette ammonite, s'il vous plait ! c'est un souvenir du restaurant de «  L'Interminable » et elle me sert de marque-page.

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