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Poésie: du grec "poiein", faire au sens de créer.
Faire ici sera construire, fabriquer du neuf, verbe désignant une action dont la fin se révèlera le déterminant à posteriori : atteindre l’inconnu en visant des buts identifiés, banaliser la nouveauté, réduire à l‘humain le mystère attractif, craint, et fascinant tant que son rivage demeure inabordé, coquille de noix indéfiniment renouvelée à chaque pas, à chaque zoom.
Quelle action ? Celle choisie qu'il sera décidé de mener. Et pour cela, s'impose la nécessité préalable de voir et leur ensemble et les buts vers lesquels ces actions mènent. Or que faire, sinon cette chose étrange qui n'est pas encore et se fait quotidiennement, cette chose à faire dans les deux sens de celle à achever et de celle qui produit les outils de son propre avènement ? A la fois son propre produit et processeur, guirlande étant brin d'une guirlande éternelle et récurrente, le nom que cette chose donne à son horizon en lequel elle se confond depuis qu’elle y désire est l’homme.
Poésie.. qu'est-ce donc ? Cette convention à laquelle s'adonnent quelques fantaisistes rimailleurs ? Et pourtant, ciseleurs ou non de la langue, elle demeure tapie en chacun qu'elle anime. Elle est à la source de ce qui nous fait homme, cette aptitude à voir autrement ce qui se trouve sous nos yeux, de mêler ce qui fut à ce qui est pour constituer notre Histoire, et celle de notre désir de voir au-delà de ce qui est afin de tendre vers ce qui pourrait être sans lâcher jamais ce qui l’aurait pu afin qu’il advienne. Parole initiale et initiatique, tout autant que première lumière, le verbe nous incarne sans lequel nous ne saurions ni dire ce monde boiteux que nous faisons à notre image, ni nous y situer nous qui le signons de cette empreinte avec laquelle il nous marque. Que sa forme soit celle du poème ou du théorème, frustre ou savante, chaque fois s'avoue cette capacité voulue, sous la foison des signes que nous versent nos sens, de tisser les liens des étoffes possibles du réel, à déchirer demain quand trop ils nous enserrent. Ainsi vêtue de ces réseaux de mots à chaque mode renouvelés, la nudité masquée montre en chacun la distance entre l'animal qui s'y refuse et l'homme à renaître, dans cette unique figure du Minotaure qui dans ses propres labyrinthes se perd, se retrouve, et découvre Thésée quand, de la parole excédentaire d'Ariane, naît le fil grâce auquel il remonte son Histoire jusqu'à la sortie du labyrinthe, laquelle l'ouvre à de nouveaux. Chaque Père construit le dédale dans lequel le Fils se perd jusqu’à ce que l'animal menace de le dévorer. Alors survient la Belle en lui dormante qui en Prince le transmue apte à succéder au Père, que mâle ou femelle soit ce héros quotidien.
Prométhée ou Lucifer, titan ou ange déchu, derrière les portes des enfers il part chercher ce feu qui révèle à ses yeux les paysages sur lesquels ouvrir les chemins dirigés vers l'horizon de l'humanité. Eclaireur, il ne doit jamais se retourner vers la meute quittée sous peine de perdre moins le fil que la donneuse de fil, d'être figé en statue de sel, ou, comme Icare, qui voulut d'un seul vol détrôner de son flambeau le feu du ciel, d'être pris de vertige avant de s'abîmer. La poésie est la danse forcée de Sisyphe, et chacun sait combien la musique rend le pied léger. Hercule valse quand Atlas vacille! Le Père porte le Fils, et le Fils le Père. Et pour cela, besoin est de descendre d'abord en enfer, où guette Cerbère, avant d'à nouveau franchir l'Achéron à contre temps vers son devenir, Fils devenu Père chargé du Fils.
Prendre de la terre dans sa main et dessus souffler. Le geste fut joint à cette première parole qui Fils du vent nous fit. Nous tentons depuis de renouer cette alliance du geste et de la parole pour achever notre naissance. Nos plans et programmes ne sont que ces emmêlements plus ou moins heureux tendus vers des projets intermédiaires. Ainsi le poète n'est pas un faiseur de vers, il est celui qui rime ailleurs, qui tente les liens non encore établis vers ce futur dont le présent est enceint, indéfini et chargé de notre mémoire, faiseur de rêves réalisables, trouveur de fondements à l'utopie, chercheur de plans sur la comète. Il est celui qui dit à Lucy qu'elle dansera sur la Lune, et d'un collier d'étoiles se parera !
Chaque goutte de pluie contribue à la naissance des océans, tandis que de chaque océan émane une vapeur lourde des pluies qui le renouvellent et différencient de ce qu'il fut. Quand une goutte signe sa contribution à la mythologie océanique qu'elle survola, par son empreinte au sol laissée lors de sa course erratique du nuage à la source, de la source au fleuve, et du fleuve à l'océan retrouvé, alors naît le poème : histoire des moments d'une goutte.
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Ce que je dis aussi, c'est que la poésie n'existe pas uniquement sous la forme de vers, de prose ou de versets, attribués à l'acte d'écrire, mais se trouve à chaque fois que l'humain tente de faire acte de création, aussi modeste soit-il: son côté éclaireur, Christophe Colomb lequel eût la bonne idée de se prénommer Christophe. Elle est dans l'espoir qu'il met à l'atteinte d'un projet, personnel ou professionnel, individuel ou collectif, et qu'il parvient à atteindre, but qui ne se révèle pas à terme forcément celui qu'il vise. Le résultat créatif se constate, il ne se prévoit pas. Parfois, à minima, il coïncide avec le projet. C'est toujours un travail d'ingénierie qui enveloppe une surprise par laquelle se manifeste la capacité créatrice de l'humain, en d'autres termes : la poésie. Les formes, non seulement d'intelligibilité, mais aussi de sensibilité, se dissimulent donc autant dans le travail de l'artiste que dans celui de l'ingénieur, du chercheur, du prof, du commerçant, etc. En ce sens là seulement le travail est libérateur, de la condition initiale de l'animal vers l'humain. Car travailler même à fin d'objectivité résulte toujours d'un travail sur soi: pas de production sans qu'en elle soit intégré le sujet, sa subjectivité, son vécu. Marcel Dassault avait déclaré: "un bel avion vole bien". Et il suffit d'observer autour de soi les recettes qui marchent sélectionnées par la nature pour se convaincre qu'elles sont aussi affaires d'art et de poésie. En conséquence de quoi l'homme attribue, par un réflexe anthropomorphique, une intelligence à la nature dont la nécessité n'est ni démontrée ni nécessaire. L'homme, pour comprendre la nature, a créé des mythes qui se répondent et s'appellent dans les rets desquels il est toujours défini. Et même dans son effort scientifique et technique, il demeure enfant et générateur de mythes au sein desquels il se situe. Ainsi, malgré toutes ses sottises, cette capacité qu'il a de produire des mythes, d'en écrire au quotidien, dans le plus banal de son existence individuelle brève, cette capacité poétique, même s'il la dénie, permet de conserver espoir en lui et son devenir, sinon: plouf !
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