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Aux raisons funèbres (sourire)
Je ne suis pas trop mal installé. Je voyais ça plus profond. J’ai les épaules qui frottent un peu contre les parois. Le coussin sous ma nuque est assez moelleux. Je n’ai rien contre le costard mais je n’en avais jamais porté. Avec la cravate en plus, j’ai l’air d’un premier de la classe. Je me demande qui a eu cette idée à la con. A moins que l’habillage soit compris dans le forfait funéraire : un cercueil acheté, le costume et les pompes cirées sont offerts ! Je sens que le fond de la boîte est légèrement capitonné. J’ai le dos un peu ratatiné et des picotements au bas des reins. J’ai aussi des fourmillements dans les jambes. Evidemment, je ne peux pas remuer. En plus, les lacets des chaussures sont trop serrés. Je ressens comme une brûlure. J’ai le cul qui me gratte et je lâche quelques flatulences silencieuses. Je fermente inexorablement. Je voudrais bien éternuer. J’ai toujours été allergique à l’odeur piquante et au pollen des fleurs. J’ai des démangeaisons en bordure des narines de mon tarin violacé. Cette fois ci, je sue, je pue et j’y suis resté. C’est une étrange sensation. Maintenant, je sais la vérité sur la fameuse interrogation : et après, c’est comment ? Me voici définitivement immobile, sans pouvoir réagir ou m’exprimer, le corps sensible mais inerte et froid. J’entends tout avec une incroyable acuité. Et je parle dans ma tête en continu. Je suis un mort vivant : bientôt enterré, une dernière fois exhibé et honoré par les membres de ma famille, des collègues de travail et quelques alliés de circonstance. Je ne savais rien de l’amour. J’étais fidèle en amitié. J’étais curieux, sensible, stupéfait et prudent. Je gardais dans toutes mes relations une distance protectrice empreinte de lucidité, de franchise, de bienveillance et de joie. Le sol craque autour de moi. Je ressens les piétinements. Le défilé à la queue leu-leu s’ébranle nonchalamment mais avec respect et dignité. Le buste droit, le visage ému ou fermé, en se signant, en me touchant la main ou le front, les témoins de cette cérémonie se penchent sur ce bout de viande ridicule et devenu inutile : une carcasse blafarde, tartinée de maquillage, outrageusement parfumée et tirée à quatre épingles : un pitoyable résidu d’humanité !
C’est étrange, même avec les paupières rabattues sur mes yeux, je les vois les uns après les autres. Et parce qu’ils se taisent, j’écoute les mots qui traversent leur esprit et accompagnent leurs grimaces tristes, gênées ou choquées. Parfois, un rictus laisse deviner un pâle et froid sourire. Je guette le possible fou rire nerveux ou un éclat joyeux et cabotin qui pourrait survenir. Je savoure avec délectation et enchantement cette litanie murmurée, secrète, affranchie de toutes les réserves morales et bien pensantes, impudique et vraie. Cette bénédiction de cris et chuchotements est bercée par un adagio, cet air célébrissime en sol mineur, musique parfaite, envoûtante, torturée et douloureuse qui symbolise cruellement la métaphore de ma vie : l’histoire d’une imposture ! Je vous dis « bravo et merci » pour ce florilège de piques mordantes et de mots savoureux.
Tu n’écoutais pas et tu parlais trop – Inconsolable et gai, tu jonglais avec les mots, malicieux et insolent pour taquiner nos vies – Avec ce que je sais sur toi, je vais ratatiner ta vertueuse réputation CONNARD – Le mouvement social perd avec toi un militant constant dans ses engagements et valeureux dans l’adversité – Ton crédo athée c’était DIEU n’existe pas, RENTREZ chez vous – Tu étais un solitaire mais ta solitude rayonnait surtout au contact des autres – Avec toi, tout compliment était un encouragement à reprendre confiance en soi et oser – Un écrivain raté à la plume humiliante et ennuyeuse – Tel un taureau, tu fonçais tête baissée pour t’insurger contre les injustices – « Cinéphage », tu trouvais dans les salles obscures du répit, de la tranquillité et la vitalité émotionnelle pour retrouver le dehors – Tu réfutais l’idée du suicide et cette putain de vie, même dans la souffrance, était pour toi un cadeau précieux à accepter – Pour toi, nous allons restez vivants –
Epitaphe : N’OUBLIEZ PAS LE COUVERCLE !
https://youtu.be/rFOmH_O6cTo
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