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Mémoire de mon père.

le samedi 13 avril 2019, à 20:07. Posté par Pascal



Mémoire de mon père

ça ne me fait pas peur de mourir,
Mais ça me fait peine de quitter la vie.
Voici les premiers mots qui me reviennent en mémoire pour évoquer celui qui, avec maman, m’a offert ce cadeau si précieux et tellement fragile : la vie.
C’est Marcel Pagnol qui traduisait à sa manière cette vision de la mort. Un auteur que celui à qui je rends cet hommage, alors qu’il s’est éteint, emporté par une infâme maladie, savait lire et raconter.
Une ville se souvient de son passage : c’est Aubagne que je veux évoquer, à la gloire de mon père, où tu avais effectué tes classes de chasseur alpin pendant que l’oncle Jules, lui, chassait les lapins.
Je me souviens des parties de cartes. Tu nous avais appris la belote, celle de la trilogie. Le valet tournant qu’il faut toujours prendre pour ne pas être capot. Le petit carreau pour dire qu’on a l’as de pique. Le petit trèfle qui annonce un gros cœur.
Sentiments, tendresse, amour… Tu n’en parlais jamais, tu n’en réclamais pas davantage. Tu ne faisais pas partager tes souffrances, tes doutes, tes souvenirs lointains, controversés et habités par de multiples épreuves. Tu faisais face avec pudeur et sincérité. Tu intériorisais tes choix d’hier pour te consacrer tout entier aux nécessités et aux obligations du présent.
Tu n’as pas pu donner à toutes celles et ceux qui voulaient recevoir de toi. Tu n’as pas, non plus, reçu ou entendu ce que tu pouvais attendre, dans tes jardins secrets, de celles et ceux pour qui tu t’étais impliqués sans aucune hésitation et pour aucune contrepartie.
Tu avais cultivé et consenti un singulier compromis entre la mémoire et l’oubli, entre la reconnaissance et l’ingratitude.
Un homme et une femme… Pour toi, c’était Paris et plus l’Indochine. Une employée de maison chez Madame Bonifas, un militaire flamboyant, joyeux et amoureux…et un petit garçon qui cueillait les mégots de cigarette sous les bancs au jardin du Luxembourg ou au Champ de Mars. A Paris, les œillets d’Ugolin sentaient le tabac mouillé.
D’autres enfants emplissaient encore la mémoire du père mais Alain était là pour une renaissance en paternité. Puis viendront Eric, Pascal, Fabienne et Laurent. Le temps et les circonstances permettront à Michel et Patrick de retrouver un peu de ce papa qui leur avait manqué.
C’est toujours trop tard, malheureusement trop court, souvent maladroit, parfois électrique et même culpabilisant mais tellement profitable ou réconfortant pour une plaie béante et silencieuse qui reste à jamais entrouverte malgré l’effort de cicatrisation.
Les retrouvailles, c’est toujours un défi au temps pour une illusion qui meurt.
Le premier pas, j’aimerai que tu fasses le premier pas. En tout cas, tu ne reculais jamais. Tu ne disais pas oui à tout. C’était d’abord que tu ne disais non à rien. Tu avais appris à accepter le tout pour préserver l’essentiel.
Je crois, au plus profond de moi, que celui que j’évoque ici, avait appris et décidé que plus rien ne l’empêcherait d’élever et de soutenir ses enfants quoi qu’il lui en coûte et jusqu'au bout. Une évidence pour les uns, une surprise pour les autres, la leçon d’un père à ses enfants que je n’ai jamais oublié.
Je me souviens combien tu aimais nous apprendre les choses, répétant inlassablement ce que tu savais non seulement pour être sûr que nous avions compris, mais encore pour être certain que nous garderions en mémoire d’une part la leçon mais également cet instant de pédagogie où le père se métamorphose en instituteur, celui qui sait et qui transmet.
Je me souviens de ton exactitude, un homme toujours en avance pour n’être jamais en retard, au pire à l’heure. Je tiens de toi ce réveil matinal et ce sens du chrono pointilleux et précis sur lequel tu réglais ta vertu temporelle.
Je me souviens de ta droiture. Tu étais un citoyen exemplaire. Celui dont on finit par dire qu’il est le dernier des Mohicans de la citoyenneté. Dévoué et scrupuleux, tu accomplissais tous les devoirs en omettant souvent de réclamer les droits.
Je me souviens de ta tolérance. Tu regardais la vie des tiens, la vie des autres avec un consentement élégant, courtois, silencieux et compréhensif. Il n’a jamais été question pour toi de faire semblant ou de donner l’illusion d’être d’accord. Immanquablement, tu laissais échapper un soupçon d’opinion sur nappage de cœur généreux et bien intentionné.
Je me souviens du cuisinier du week-end, des repos en famille, des repas de fête et de tes mets savoureux et variés, excepté cette étrange tarte à la rhubarbe qui nous vaut encore quelques éclats de rire tendres et complices.
J’ai mal connu le médaillé militaire, le porte-drapeau des commémorations. Mais je sais que tu étais loyal et fidèle envers tes compagnons, dans le respect des valeurs communes à votre histoire de résistance, votre tradition républicaine, votre ambition humaniste.
Je me souviens du fils. Chaque année, à Pâques et pendant les Grandes Vacances estivales, tu nous emmenais rendre visite à notre grand-mère, ta maman. Tu avais pour elle une affection contenue, remplie des années complices passées près d’elle alors que tu étais le petit dernier et que ton père était mort trop tôt.
Je me souviens de ta parcimonie de précaution et de prévoyance mais aussi de tes gestes immédiats et discrets aux sollicitations d’aide et de soutien.
Je me souviens de ta lassitude des derniers mois. Tu affrontais, l’esprit lucide et alerte, la maladie qui te privait de l’usage de ton corps.
Tu balbutiais, avec une pointe de chagrin et d’amertume, ton sentiment d’humiliation et d’injustice pour affronter cette ultime épreuve qui s’abattait sur toi, te rongeait, t’épuisait et qui a fini par te terrasser.
Je me souviens de ton désespoir, ta résignation, ton impuissance, tentant en vain de contenir ou de cacher tes larmes de détresse que maman séchait en te consolant.
Je me souviens justement de maman, de son abnégation, de son courage, de sa patience débordante d’amour et de disponibilité, de cette présence des derniers instants près de toi, avec qui, dans la joie et la tourmente, en surmontant les crises familiales, elle construisait, depuis 40 ans, les chemins d’une vie à deux, stoppée nette le 10 juillet 1995, à 7 heures et 30 minutes du matin.
Souvent, je pense à toi Papa : au mari, au frère, au beau-frère, à l’oncle, au père, au grand-père, à l’ami, au compagnon… à l’homme que tu étais, fait de tous les hommes, que valait n’importe qui et qui les valait tous.

https://youtu.be/60KAM1U4g4k

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commentaires ( 2 ) (Ajouter un commentaire)
debbie le samedi 13 avril 2019, à 21:09
Bonsoir Pascal, Très touchant cet écrit à la mémoire de ton papa..... Ca fait du bien de parler de ceux que nous aimons tant et qui ne sont plus là. Se remémorer tous les beaux souvenirs. Cette lecture m'a fait penser au mien qui est parti en décembre 2001. Quand tu mentionnes ton père comme cuisiner du weekend, mon père aussi cuisinait le weekend. Il nous faisait le petit déjeuner car il se levait plus tôt que maman. Et parfois le soir et là il nous inventait des recettes ! comme des pizzas au boudin ! *sourire* Je vois que pour toi c'est a tarte à la rhubarbes. Merci de ce beau partage.
Passe une belle soirée
Amitié Poétique
Debbie

liameliavq le samedi 20 avril 2019, à 09:39
Un très bel hommage empli d'amour.
Mes amitiés respectueuses.
LN.

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