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MONSIEUR ÉMILE
Accrochés au deuxième étage, en rubans de dentelles, les escaliers de fer forgé donnent aux devantures de briques rouges un petit air endimanché.
Sur les marches voisines, un enfant boude la tête entre les mains, blessé par une remontrance, il suit seul ses pensées , grattant du bout de l'ongle, la peinture écaillée de la rampe. Le vent trop frais d'avril et les mouettes criardes n'entrent pas dans sa vie.
La pluie des derniers jours a lavé les trottoirs, laissant de-ci de-là de grandes flaques d'eau.
Depuis bientôt trente ans, Monsieur Émile descend comme chaque matin acheter son journal . Il dépose ses pièces sur le comptoir usé, changeant ses quelques sous contre un morceau de vie. Ses vieux souliers râpés traînent leur lassitude, et caressent le trottoir, en épousant chaque jour un peu plus toutes les aspérités. Son pas se fait plus lourd que celui de la veille, mais il a sous le bras, des rêves à volonté.
Il connaît les nouvelles qui toujours se ressemblent : la vie, les joies, les peines, la peur et le bonheur s'entremêlent, se bousculent sur un bout de papier fragile et à jeter.
Au sixième escalier, il s'arrête et regarde, cherchant un peu son souffle. Son vieux cœur fatigué l'abandonne peu à peu. Et c'est sur cette marche qu'il croise jour après jour , un enfant turbulent, une petite tornade.
Il arrive, il ne sait d'où, sans même lever les yeux, il lui crie en courant :
--"B'jour M'sieur M'mile !!!"
Et disparaît sur le trottoir.
--"Comment peut-on dévaler aussi vite un escalier, il finira par me renverser" pense Monsieur Émile dans un hochement de tête résigné.
Cet enfant est pour lui sans visage, il n'a pas à ce jour eu le temps de le voir.
Pas même de répondre à ce "bonjour" lancé.
Appuyé à la rampe, il a repris son souffle. Mais où est le gamin ?
Encore quelques instants...
--"Je respirerais mieux !!!"
--Allons donc, qu'attends-tu ? Est-ce le souffle où l'enfant qui te manque aujourd'hui ?... se surprend-il à penser !
Il lève un peu le pied, pour reprendre son ascension, se retourne lentement et aperçoit, sur les marches de l'escalier voisin, l'enfant encore courbé qui donne doucement du pied au rebord de la rampe, mouvement répétitif, pour enfoncer sa peine mais ne pas l'oublier .
Monsieur Émile redescend avec lenteur et précaution,
--"Alors petit ! On me salue pas aujourd'hui ? dit- il en s'asseyant près de l'enfant.
Ce gamin a le minois frais et gracile d'un jeune trop taquin mais la bouche tombante de ces enfants boudeurs, qui ne peuvent accepter de se voir refuser l'objet de leur désir.
--"T'es fâché contre l'escalier ?dit monsieur Émile en souriant .
--"B'jour M'sieur M'mile "répond l'enfant d'une voix à peine audible en traînant sur les mots .
--"Mes amis sont partis, ils m'ont pas attendu, je suis tout seul et je m'ennuie , j'ai rien à faire.
--"Quel âge peut-il bien avoir ? , sept ans peut-être " songe Monsieur Émile en lui souriant.
Le vieil homme saisit la première page de son journal, la plie, la replie, en angle, la corne, en biais ,il l'écorne, encore deux, trois mouvements et le tour est joué, il en sort un bateau très droit, bien décoré, orné de grandes voiles et prêt à s'en aller.
Il le tend au gamin qui bien sûr n'ose le prendre, mais d'un signe de la tête, il lui montre l'océan qui s'étend à leurs pieds... l'enfant se précipite, met le bateau à l'eau, et s'exclame en riant :
--"Il flotte... il avance... r'garde M'sieur M'mile... il est beau !!!, tu m'en fais un autre "?
Et le vieillard continue son œuvre d'armateur, se spécialisant dans tous genres d’embarcations, du simple canot au plus grand des paquebots. Et il coupe, il déchire, retranche et agrandit, en fait de si petit que l'enfant est aux anges, plutôt au paradis,
Ils flottent, ils tanguent, ils coulent, sont remplacés par de plus modernes, de plus beaux, tous aux couleurs des photos du journal et il y en a encore qui attendent le succès, qui ne pensent qu'à voguer, à partir voyager.
--"Encore , M'sieur M'mile, encore ..."
--"Rémi, viens manger, lance une voix aiguë de la fenêtre du deuxième étage"
L'enfant se redresse, ramasse du mieux qu'il peut les bateaux encore en état.
--"M'sieur M'mile , vous reviendrez encore... vous reviendrez n'est-ce-pas... dites, vous reviendrez "?? dit l'enfant d'un regard implorant.
--"Mais bien sûr petit " répond le vieillard en lui ébouriffant les cheveux
--"Allez va vite ! "
Monsieur Émile se penche, ramasse toutes les pages éparpillées de son journal, et les engouffre dans une poubelle voisine, glisse un tout petit bateau dans sa poche. Il sourit, de ce sourire étrange et énigmatique que seuls possèdent les gens heureux
--"Eh bien !!! ce sont les plus belles nouvelles, que j'ai lu de toute ma vie !
--"Oui, les plus belles nouvelles ..."
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