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Hors cadre : Éteignons les étoiles

le mercredi 12 février 2020, à 18:40. Posté par Nicole (auteur : Gilliane)


    Éteignons les étoiles

    Cette nuit était décidément bien trop longue et bien trop sombre. Avachi sur le siège de mon bureau, je ne cessais d’agiter mollement mon crayon au-dessus de la feuille, mais dans la pénombre je ne distinguais que de vagues gribouillis. Je n’étais même plus sûr d’écrire de véritables mots, je n’étais même pas sûr d’en avoir jamais écrit. Réfléchir devenait douloureux. Je me sentais épuisé mais poursuivais inlassablement ma tâche, alors même que mon objectif et mes pensées devenaient flous, et moi fou.
    Brusquement, un grincement de porte me fit sursauter et le crayon que je malmenais en profita pour s’échapper de ma main avant de rebondir sur une surface apparemment dure. Quelqu’un venait de franchir la porte derrière moi. Je tournais lentement la tête en priant pour qu’il ne s’agisse que d’une hallucination, mais il y avait bien, devant la porte ouverte, une silhouette plus sombre encore que la pièce. Alors que mon cœur s’affolait, mes yeux précisèrent la silhouette et mon cerveau reconnu les traits de mon frère. « Tu m’as fait peur Michel ! » m’exclamais-je un peu trop fort. Mais au lieu de me rassurer, sa bouche resta immobile tout comme le reste de son corps. Considérant que ses yeux exorbités étaient rivé sur moi, j’étais à cet instant, le contraire de rassuré. D’incompréhensibles sons s’échappèrent instinctivement de ma propre bouche mais mon esprit alambiqué choisit alors de les organiser pour former une phrase qui, si elle était grammaticalement correcte, n’avait a priori rien à faire ici: « Tu cherches les toilettes ? ».
    Michel portait un pyjama en coton bleu sans motif et des chaussons assortis. Lorsqu’il s’approcha de moi en trainant les pieds, ils frottèrent le sol en chuchotant. Ses yeux vides toujours tournés dans ma direction, il me semblait presque l’entendre grogner. Désarçonné, je devins aussi immobile qu’il l’était juste avant dans l’espoir insensé qu’il m’imite, allant jusqu’à retenir ma respiration pour une obscure raison. Cela n’eut évidemment aucun effet et, parvenu à ma hauteur, mon frère tendit la main vers le tas de papier griffonné éparpillé sur mon bureau et sa tête se pencha sur le côté comme pour m’interroger. Reprenant peu à peu mon calme, je tentais de réunir les feuilles en une pile organisée tout en lançant : « Ne me regarde pas comme ça ! Je n’ai jamais su être ordonné tu le sais bien… ». Mais sa tête resta penchée de la même façon, comme si je n’avais pas répondu ce qu’il attendait. « Quoi ? Tu veux savoir ce que je fais ? » l’interrogeais-je. Sa tête se pencha soudainement de l’autre côté me faisant une nouvelle fois sursauter. « Ok ! J’imagine que ça veut dire oui ! » hurlais-je presque en reculant. « Mais préviens avant de faire un truc pareil je vais finir par faire une crise cardiaque ! ». Un instant je cru voir ses épaules se secouer comme s’il riait. « Peu importe, après tout fais ce que tu veux. Tout ça pour dire que j’essaie d’écrire une histoire. » Ses épaules s’agitèrent à nouveau. « Ne te moque pas ! Je sais que je ne l’ai jamais fait mais c’est le seul moyen que j’ai trouvé pour sortir de ce cauchemar ! Si j’écris une bonne fin, tout rentrera dans l’ordre non ? ».
    Le visage immobile de mon grand frère était tellement figé qu’il ne pouvait exprimer la moindre émotion, mais il y avait quelque chose d’encore plus dérangeant dans ses yeux. Il leur manquait un je-ne-quoi qui les rendait totalement étranger, comme s’ils ne pouvaient appartenir à un être vivant. Même dans l’obscurité, je remarquais qu’ils étaient bien trop sombres, contrairement aux étoiles qui brillaient d’une étrange intensité, à telle point que je me demandais si le ciel ne s’était pas emparé de la lueur de son regard pour les allumer.
    J’avais souvent entendu dire qu’il ne fallait surtout pas réveiller un somnambule. Ma première idée fut donc d’essayer de le réveiller. Michel ayant d’habitude le sommeil léger, je pensais qu’une tape sur l’épaule suffirait. Pourtant, je finis par le gifler sans que cela n’ait le moindre effet, exception faite de la marque rouge laissée par ma main.
    Ce corps déambulant m’effrayait et me gênait. Il me semblait évident que mon frère ne redeviendrait lui-même qu’une fois le soleil levé. Il fallait donc à tout prix que je trouve un moyen de me débarrasser de cette ombre. En manque d’inspiration, je tentais un timide : « Tu ne veux pas retourner dans ta chambre ? ». Mais l’absence de vie dans les yeux grands ouverts de Michel me faisait douter quant à ses capacités de compréhension. Il était à nouveau immobile, et continuait de me fixer sans me voir. Aussi incroyable que cela puisse paraitre, il ne semblait y avoir aucune pensée dans son esprit. Le néant s’était logé dans sa tête et occupait tout l’espace, l’empêchant de faire germer la plus petite idée. J’eu un frisson dans le dos en tentant d’imaginer ce rien absolu et tentai de me remettre au travail en l’ignorant. Mais la présence persistante de cette absence à mon épaule était bien trop pesante et je ne pouvais m’empêcher de me retourner, sans avoir pu écrire le moindre mot.
    Brusquement, je sentis ma chaise se balancer d’avant en arrière dans un vacarme assourdissant et je dû m’agripper aux accoudoirs pour ne pas tomber. Complètement retourné, je jetais un regard effaré sur mon frère, pour qui la seule chose qui avait changé était un sourire idiot qu’il affichait désormais sur son visage.
    — Idiot ! J’ai failli tomber ! Hurlais-je.
    Il pointa à nouveau les feuilles sur le bureau, toujours avec ce sourire qu’il avait apparemment oublié d’effacer.
    — Mais qu’est-ce que tu as à la fin ! J’écris je te l’ai dit !
    — Je crie. Chuchota Michel avec calme.
    A ce moment j’étais tellement stupéfait que je gardais mes dernières insultes en suspension. Cela n’avait duré qu’un instant mais la voix que je venais d’entendre ressemblait trop peu à celle de mon frère. On aurait plutôt dit une mauvaise imitation et encore une fois, je fis preuve de capacités rhétoriques hors norme pour exprimer ce que je ressentais:
    — Quoi ?
    Une exclamation si profonde qu’elle rendit mon frère muet et plus effrayant encore. J’ignorais qu’il était capable de parler dans cet état mais je m’attendais encore moins à entendre cette voix étrangère aux intonations familière sortir de son corps. Cela renforçait plus encore mon désir de le voir partir. Ignorant plus ou moins volontairement le respect que je devais à mon aîné, j’élevais à présent ma propre voix sans masquer mon irritation :
    — Retourne dans ta chambre cette fois-ci ! Tu m’ennuies !
    — Je crie ? souffla-t-il à nouveau.
    — Et moi je chuchote ! hurlais-je, totalement excédé.
    — Non. Tu cries.
    C’en était trop. Comment cette demi-conscience qui avait pris l’apparence de mon frère pouvait-elle se permettre d’être aussi hautaine avec moi ? Cette chose n’était rien de plus qu’un reflet, un ersatz de mauvaise qualité. Je voulais que mon frère, le vrai Michel, se réveille. Qu’il me fasse rire avec ses mauvaises blagues et ses imitations atroces, qu’il me sermonne ou me félicite, qu’il ressente et me fasse ressentir. Tant de choses dont cet automate défaillant était incapable. Je me levais donc de mon siège et me dirigeais vers la cuisine pour chercher quelque chose à manger. Comme je m’y attendais, la « chose » me suivait en trainant le pas comme un zombie.
    J’allumais la lumière pour repérer ce qui trainait sur le plan de travail et repérais une banane en train de noircir dans le panier à fruit. Je souris en me rappelant qu’un jour, Michel avait agité une banane très mûre en la faisant pleurer pour me convaincre de la manger. J’ouvris finalement le frigidaire sans grande conviction et fixai les étagères en attendant qu’un miraculeux dessert se matérialise. Puis, me rappelant que les desserts ne se matérialisaient pas, j’ouvrai quelques placards jusqu’à ce que je trouve un paquet de noisettes déjà entamé. L’autre se tenait face à moi et devant le panier de fruit, le visage toujours aussi inexpressif. J’allais l’ignorer mais il clama :
    — Elle crie !
    Bouillonnant de colère, je lui jetai une noisette qu’il n’essaya même pas d’esquiver en beuglant :
    — Ça suffit maintenant, laisse-moi tranquille !
    Alors que la première noisette ricocha sur son front, je lui en lançai une seconde qui atterrît sur son épaule.
    — Tu vas finir par partir ?
    La troisième effleura son oreille et tomba dans le panier, près de la banane trop mure.
    — Pourquoi est-ce que tu me suis ?
    Il goba la suivante.
    — Tu…
    Ma main qui contenait une autre noisette arrêta brusquement sa course. A nouveau, un sourire s’affichait sur le visage de Michel, mais cette fois-ci je le reconnu. Cette inflexion particulière des lèvres qui creusait de petites fossettes étrangement asymétriques sur ses joues n’appartenait qu’à Michel. Il ne s’agissait pas d’une simple contraction de muscles, c’était un sourire de mon véritable frère et il évapora immédiatement mon amertume. Je le regardai alors avec défi et le provoquai :
    — Essaie donc d’attraper celle-là !
    Je reculai de trois pas et reculai mon coude, bras gauche tendu vers l’avant pour guider le lancer à la manière d’un joueur de javelot professionnel. Le fruit sec décolla et traça une trajectoire en cloque pour finir par atterrir dans la bouche grande ouverte de mon frère hilare. Je tentai alors un autre lancer de dos, puis en passant le bras sous ma jambe et enchainai sur des positions de plus en plus compliquées. Michel en loupa quelques une mais après quelques jets, nous nous étions mis à courir dans les couloirs en s’envoyant mutuellement les noisettes, improvisant une bataille.
    Après de longues minutes, le paquet vide toujours dans la main, je m’écroulai essoufflé, aux côtés de mon frère qui m’imita. Alors que j’essuyai mon visage d’un revers de la main, je réalisai que mes yeux étaient humides. Parce que je riais. Michel aussi. En le regardant, je constatai que les larmes qui étaient apparues dans ses yeux les faisaient briller à nouveau. Je sentais que la fatigue commençait à m’emporter. Je n’avais pas réussi à écrire la fin de l’histoire, mais le cauchemar finirait bien par s’arrêter. Cela demandait juste de la patience. Dehors, quelques étoiles avaient déjà disparu, annonçant le retour proche du soleil. Alors que je m’étais résolu à me laisser emporter par le sommeil, la voix calme de Michel me retint quelques secondes encore.
    — Nous criions. Dit-il.
    — Excuse-moi, je n’aurais pas dû hurler. Chuchotais-je doucement.
    Exténué une dernière phrase résonna dans ma tête juste avant que mes yeux ne se ferment. Je ne sais si elle venait de Michel ou s’il s’agissait de mes propres pensés mais elle se grava profondément dans mon esprit. « Maintenant, tu peux entendre ».

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commentaires ( 2 ) (Ajouter un commentaire)
Nicole le mercredi 12 février 2020, à 18:46
Ce texte m'a été envoyé par ma petite fille Gilliane (j'ai dû insister un peu). J'ai trouvé intéressant de vous le poster car Gigi est une scientifique confirmée (études). Cette reconnexion entre deux frères est aussi insolite qu'émouvante. Bonne lecture. Amitiés poétiques. 💖🧚‍♀️

debbie le jeudi 13 février 2020, à 13:55
Bonjour chère Nicole, j'ai beaucoup aimé le style d'écriture et ce texte très émouvant. l'histoire est bien racontée. Il y a tout ce qu'il faut pour qu'elle soit très intéressante et captive le lecture par son supense. Bravo !
J'ai adore !
Belle journée à vous deux !
Gros bisous avec ma tendre Amitié
Debbie

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