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Le lac de Lamartine

le lundi 31 août 2020, à 14:13. Posté par Martine


    Alphonse de LAMARTINE
    1790 - 1869

    Le lac

    Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages,
    Dans la nuit éternelle emportés sans retour,
    Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des âges
    Jeter l'ancre un seul jour ?

    Ô lac ! l'année à peine a fini sa carrière,
    Et près des flots chéris qu'elle devait revoir,
    Regarde ! je viens seul m'asseoir sur cette pierre
    Où tu la vis s'asseoir !

    Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes,
    Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés,
    Ainsi le vent jetait l'écume de tes ondes
    Sur ses pieds adorés.

    Un soir, t'en souvient-il ? nous voguions en silence ;
    On n'entendait au loin, sur l'onde et sous les cieux,
    Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence
    Tes flots harmonieux.

    Tout à coup des accents inconnus à la terre
    Du rivage charmé frappèrent les échos ;
    Le flot fut attentif, et la voix qui m'est chère
    Laissa tomber ces mots :

    " Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices !
    Suspendez votre cours :
    Laissez-nous savourer les rapides délices
    Des plus beaux de nos jours !

    " Assez de malheureux ici-bas vous implorent,
    Coulez, coulez pour eux ;
    Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent ;
    Oubliez les heureux.

    " Mais je demande en vain quelques moments encore,
    Le temps m'échappe et fuit ;
    Je dis à cette nuit : Sois plus lente ; et l'aurore
    Va dissiper la nuit.

    " Aimons donc, aimons donc ! de l'heure fugitive,
    Hâtons-nous, jouissons !
    L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive ;
    Il coule, et nous passons ! "

    Temps jaloux, se peut-il que ces moments d'ivresse,
    Où l'amour à longs flots nous verse le bonheur,
    S'envolent loin de nous de la même vitesse
    Que les jours de malheur ?

    Eh quoi ! n'en pourrons-nous fixer au moins la trace ?
    Quoi ! passés pour jamais ! quoi ! tout entiers perdus !
    Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface,
    Ne nous les rendra plus !

    Éternité, néant, passé, sombres abîmes,
    Que faites-vous des jours que vous engloutissez ?
    Parlez : nous rendrez-vous ces extases sublimes
    Que vous nous ravissez ?

    Ô lac ! rochers muets ! grottes ! forêt obscure !
    Vous, que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir,
    Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,
    Au moins le souvenir !

    Qu'il soit dans ton repos, qu'il soit dans tes orages,
    Beau lac, et dans l'aspect de tes riants coteaux,
    Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages
    Qui pendent sur tes eaux.

    Qu'il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe,
    Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés,
    Dans l'astre au front d'argent qui blanchit ta surface
    De ses molles clartés.

    Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,
    Que les parfums légers de ton air embaumé,
    Que tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire,
    Tout dise : Ils ont aimé !

    Le lac de Larmartine récite de mémoire par mon grand -pere âgé de 83 ans en 1973 pour mes 20 ans
    https://youtu.be/Zk70W6pRInA

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commentaire ( 1 ) (Ajouter un commentaire)
Philip (Jardin de Lune) le jeudi 03 septembre 2020, à 13:10
Bonjour Martine,
Quelle bonne idée de proposer la lecture de ce merveilleux et indémodable poème de Lamartine.
De surcroît, nous avons l'émouvante "récitation" de l'oeuvre par ton cher grand-père qui connaissait par coeur cet écrit !
Des mots qui résonnent et qui font partie de nos mémoires collectives figure le célèbre "Ô temps suspend ton vol".
Ton choix poétique cherche à la fois le chemin de la quiétude, et du silence. Du temps qui se fige ! (eh oui, il s'agit bien de ça "...suspend ton vol" !)
J'ai eu il y a deux l'an l'occasion de découvrir par hasard ce lac dont parle Lamartine. Lors d'un périple qui me conduisait du lac Léman au lac d'Annecy, ce petit lac n'est pas grandiose. Mais il avait du sens pour Lamartine. Car il lui rappelait la perte récente de son grand amour.
Ainsi, la relecture de ce poème, avec le "background" que l'on en sait éclaire différemment les vers.
Joli choix !
Amitiés poétiques, Martine.
Philip
(www.mespoemes.net/philipchevalier)

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