|

Avant que l’évocation | ne me change en laide friche,
Et que je disparaisse | de ce serpentin chemin,
Empêtré de navrement, | pavé de chagrin carmin,
Du conclu, je déroule | le grand linceul sans pastiche.
De l’antre, je confisque| cette angoisse de gamin,
Que j’expose doucement | en bordure de corniche,
Pour que l’amnésie fige | sur les satins de l’affiche
Larme infinie de rose, | pleur éternel de jasmin.
Muni d’un brin de ressort, | et d’un filament d’audace,
J’escompte saisir la vie | reléguée dans un mouchoir,
Rétrocédant la terreur | dans le fût d’un dépotoir
Pour guérir et rajeunir | l’antécédent qui s’efface.
Car à longueur de saison, | par faiblesse et désespoir
Je pétrifie l’occasion | d’éventrer la carapace
D’un souvenir expirant, | d’un pressentiment fugace,
D’accepter le crépuscule | pour regagner mon perchoir.
Puis, un instant, je me noie | dans des léthargies hâtives,
Pour voltiger en rêve, | tel mon ami, l’agrotis,
Sur des flots de jeunesse | lovés en volubilis,
Mon œil transis, tavelé | d’idées commémoratives.
Parler de mes géniteurs | est une nécessité,
Un engagement moral, | un cri de reconnaissance,
Un océan de respect, | un office d’allégeance,
Car leur amour est trésor | et point trait de pauvreté.
De la seconde guerre, | ils comprirent le manège
De tous ces mercenaires, | dont maintes interventions
Tuaient, hachaient, décimaient | durant les déprédations
Des esprits indociles, | des probités de teint grège.
Quand l’armement surmonta | le sommet des perfections,
Les forces militaires, | les génies des balistiques,
Les caprices délictuels | de ces cohues fanatiques
Parvinrent à distiller | aversions et abjections.
Les natures sommaires | des philosophies drastiques,
Les crépitements nourris, | les salves, les projections,
Les bordées, les flux rasants | bouleversaient les nations
Au grand dam des marmousets, | des conseilleurs pacifiques.
Tous ces brandons ubuesques, | ces lancers universaux,
Ces canons gigantesques, | ces monstres d’artilleries,
Ces objets titanesques, | n’engendrant que fâcheries
Fermentées dans industries, | ou arsenaux colossaux.
Bien sûr, peurs et hantises | de camarillas savantes,
Piocheuse sanguinaire | fignolait les instruments
De mort, peaufinait les plans, | ciselait les documents,
Pour paramétrer calculs | et assouvir épouvantes.
Lors des conflits, les mortiers, | pareils à de longues faux
Amoncelaient les soldats, | comme des gerbes d’avoine,
Les semaient sur des terrains | de tonalité pivoine,
Flancs éventrés, reins brisés, | tels carcasses de chevaux.
Après que les ennemis | eussent signé l’amnistie,
Que la folie de l’être | fut contenue, à foison,
Que l’entente triompha | en bridant la déraison,
Mes parents durent laisser | l’anémique Campanie.
Accompagnée de mes sœurs, | ma valeureuse maman,
Se réfugia vers Arbois, | pour gîter dans une ferme
Des contreforts jurassiens, | loin du chenal, de la berme,
Où bruissait la Cuisance, | fée ondine pour roman.
J’imaginais son tourment, | abandonnant sa famille,
S’extirpant de ses sources, | de ses bases, de son ber,
Avec quelques bagages, | dont une valise en fer,
Pour retrouver mon père | dans un tréfonds de broutille.
Je n’ai nullement connu | ce tempérament rural,
Où le travail de l’aube | se terminait en soirée,
Quand, assis près du chaudron, | comptant des cœurs de poirée,
Le tâcheron attendait | son repas sobre et frugal.
Aimer les plaines, les prés, | les rubis de la nature,
Ne suffit pas pour nourrir| les besoins, les appétits
De pinsons faméliques, | de geais chétifs et petits.
Ainsi, il fut décidé | d’abjurer l’agriculture.
En ces temps de carence, | pas de droit pour l’étranger,
Que de labeur harassant | pour une maigre pitance,
Dans un couloir exigu | de mine, puits de souffrance,
Pour languir en cloporte | dans le froid et le danger.
Vers le versant d’un coteau | gisait une étrange bure,
Où, à la pointe du jour | pénétrait un boutefeu,
Offrant son existence| dans un inconséquent jeu,
Un concours paradoxal | de bon ou vilain augure.
Les filons de minerais | dédaignaient l’affleurement,
De ce fait, le belluaire | servant aux arts du sondage,
Paré de sa barrette, | s’aventurait dans la cage
Animée par les poulies | d’un pesant chevalement.
S’approchant selon ronron, | d’une pompe centrifuge,
Tel un cureur affecté, | il filait dans le puisard,
Pour persister, convenir, | et chagriner le hasard,
Nulle erreur ou clémence, | il devenait son seul juge.
Un raccommodeur posé, | environné d’un morion,
Surveillait le boisage | des embrasures d’aérage.
Wagonnet, lorry, binard, | au niveau de l’accrochage,
Se croissaient sous le regard | méticuleux d’un porion.
Fatum soumis à tiges, | vis, écrous, boulons d’ancrage,
Fréquentant emplacements, | aires de déflagrations,
Avoisinant blocs détruits, | farouches détonations,
Parfois, le sort ne valait | qu’un récépissé de voyage.
Bousculées manuellement | dans un trou, dit culbuteur,
Prélevées des sédiments, | mi siliceux, mi calcaires
De l’ombilic de l’enfer, | des entrailles populaires,
Les roches minérales | fusaient tel un percuteur.
Menant une chargeuse | de perpétration anglaise,
Equipée de potence, | bras, et godet directeur,
Bougeant sur patins, munie | d’un contrôle supérieur,
Un conducteur manœuvrait | le dinosaure avec aise.
Une légère œillade | pour déterminer l’état
Des parements à l’aide| d’une lampe personnelle,
Après, vérification | par cordelière industrielle
Pour détecter les endroits | pouvant voler en éclat.
Le fait suivant consistait, | par le truchement d’amorces
D’écartement, à entrer | les becs, par le biais d’outils
À purifier, en acier, | faisant froncer les sourcils,
Des valeureux mirmillons | requis, d’excellentes forces.
Dans les files de berlines | chagrinées par démentiels
Et multiples matériels : | conduits, explosifs, aiguilles,
Objets de soutènement, | glissaient comme des anguilles,
D’intrépides muridés : | messagers pestilentiels.
Cherchant la présence des | gueules jaunes, des musettes,
S’acclimatant promptement | aux modalités des fonds,
Les conquérants s’élançaient, | par de sensationnels bonds
Vers des bords surélevés | pour asservir leurs disettes.
Dans ces gouffres réprouvés : | ponceuses, racloirs à air,
Combustibles, cartouches, | poussoirs, socles pneumatiques,
Bourrés d’ennuis se taisaient | près des engins à portiques,
Qui, en de permanentes | furies, maculaient la chair.
L’homme inhumé dans la boue, | se noyait dans la misère :
Pestiféré enfourné | par l’univers en son noyau,
Serf maudit, rat rabougri, | captif d’un sinistre boyau.
Sa gorge roussie grondait | des râlements de colère.
Que de bouchées dérobées, | prestement, au saut du lit !
Déjeuner léger conçu | de pain, d’une noix de beurre,
D’un bol de café musclé, | d’un filet de lait en leurre.
Aux fêtes, les mets nombraient : | lard, œufs au plat, fruit bénit.
Aux temps du jardinage, | dans la colonie minière,
Chacun tentait de finir, | aussi soudain qu’un typhon.
La famille cultivait | tomate, thym, potiron,
Fabacée, solanacée, | revers rompu, tête fière.
Puis dans une cantine, | groupés autour d’un comptoir,
Des agents controversaient, | d’autres s’exerçaient aux cartes,
Tempêtant rageusement, | tout en observant les chartes,
Les mœurs et civilités | des pivots de l’assommoir.
De nature allogène, | et de généalogie rustre,
Tel l’oisillon, je naquis, | nu, sans valeur, et sans prix,
Illuminé par les feux | d’un l’éclatant crucifix,
Sauvegardant l’immigré, | supputé sournois et frustre.
L’indicible pouillerie, | tout autour de nos hélix,
Grouillait dans nos nids piteux, | et nos galetas palustres,
Où nous étions murés | par des philistins illustres,
Pour ne point contaminer | l’autel sacré des phénix.
Je perçois la bourrasque | traumatisant la charpente,
Cloîtré durant l’enfance | dans l’hideux baraquement
De vétuste conception, | apogée du dénuement,
Aux penchements indécis | gémissant dans la tourmente.
Blottis contre un four à bois, | hoché par le jappement
D’un courroux exubérant, | d’une rigueur éminente,
Nous espérions, grelottants, | la rémittence indulgente
De notre poignant malheur | pour connaître un doux moment.
Que de peurs allusives, | que de terreurs abusives,
Qui me renvoient le reflet | du futile clapotis
De la pluie caracolant | sur les gris caillebotis
D’une morne chaumine aux | colorations fugitives.
Notre reg sur pilotis, | aux délicats artimons,
Avec nœuds de faîtage, | madriers, chevrons, voliges,
Singeait le simulacre, | la parodie des vestiges,
Aux points vitaux des poteaux, | aux mamelons des poinçons.
Clandestin dans le recoin, | sur l’aire plus que précaire,
Dont les parfums renversaient | l’exhalaison du benjoin,
En gangrénant, sans témoin, | l’exquise senteur du foin,
Pataugeait, sans retenue, | un porcelet débonnaire.
Dès que dans cet appentis, | tout en sourdine et bémol,
Giguaient mes herbivores, | près des narines obliques,
En compagnie des toisons, | et fourrures prolifiques,
Mes hâbleries empaillées | recommençaient leur envol.
Ma planète était peuplée | de beaux lapins domestiques,
Aux vibrisses soyeuses, | humant grandement le sol,
A la recherche d’orge et | de graines de tournesol,
Avec pieds élastiques | opérant des bonds magiques.
Un jour d’hiver polaire, | trompeta un renouveau.
Je me rappelle ce cou, | vêtu d’une collerette,
Je revois ce prodige | de contenance coquette.
J’étais coi, ému, sans voix | devant cet exquis museau.
Un diablotin assorti | d’une adorable houppette,
Dont l’arrivée suscita | fracas, désordre, micmac,
Quand l’étrange miracle | survint et jaillit d’un sac :
Un ange aux yeux fulgurants, | une truffe mignonette.
Devant ce céleste don, | ostracisé de son lac,
Imitant les farfadets, | nous formâmes farandoles,
Ivres de félicité, | mêlant exploits et paroles,
Tant cette solennité | ébranla notre bivouac.
Au cours de nos ballades | en des contrées solitaires,
Je suis ses joues pimpantes, | au croquis fort arrondi,
Et son dénouement caudal, | au dessein approfondi,
Au sein des conifères | aux sommets triangulaires.
Dans cet éden palatin, | favorisé par le flanc
Abrupt d’une colline | dont les brumes étoilées
Déchiraient les dentelles | des incartades voilées,
Sommeillait durablement | l’aristocratique banc.
Je graverais dans les ans, | au giron de ma mémoire,
Ton front bien ordonné | au profil très abouti,
Tes lèvres diantrement | sculptées sans méchant repli,
Puisque tu m’escorteras | jusqu’au terme de l’histoire.
J’ai perdu plus qu’un ami, | sincère, généreux, franc,
Victime de la haine | d’un inhumain coup de pique,
Car tu devins maraudeur, | et malandrin anarchique.
Repose en paix maintenant, | mon immortel loulou blanc.
|