|
I
Vous les avez vus - ils sont toujours ici,
Qu'importe que le vent emporte leur ballon,
Que la pluie noie et leur Ricard et leur Picon,
Que le soleil chauffe le vin qui les occit,
Ils restent tous assis, raides, comme empaillés,
Sur de bancales chaises antédiluviennes,
Et leurs doigts squelettiques supportent à peine
La lourdeur de leur fardeau de verre émaillé -
Ces pauvres vieillards, alcooliques malheureux,
Réunis autour de leur liqueur, condamnés
A boire sans fin leur supplice et leur forfait.
Ils ne sortiront jamais de ce trou affreux !
Alors, pour oublier, ils se font resservir,
S'inondent de Rouge leurs fragiles artères ;
Mort les soulagerait en les laissant partir
Mais ils l'attendent surtout pour la mise en bière.
II
Leur mâchoire, tout comme un mécanisme ancien
(Usée, rouillée, certes, mais toujours fonctionnelle)
Continue de s'écarter pour faire le lien
Entre leur tête et leur Éden artificiel,
Car ces vieux alchimistes, magiciens séniles,
S'ils ne peuvent pas transformer la boue en or,
Font de leur horrible piquette au goût de bile
Un hydromel, meilleur que ceux des dieux encore !
Et au fond des nuits bizarres de nos villages,
Quand des gamins cruels sortent tuer des chats
Avec barbelés et haine noués aux doigts,
L'œil bien trop jeune mais déjà saignant de rage,
Parmi les hoquets tout à fait francs d'alcooliques,
Nous pouvons entendre les rires, chœur funèbre,
Pourris esclaffements d'experts œnologiques,
Des squelettes rinçant gaiement leurs vertèbres.
Laissons-les donc boire encore un peu leur vinasse
Avant qu'ils ne finissent vraiment dans un fût.
Que leurs os imbibés servent à ce qu'on fasse
Un pinard meilleur que le plus grand des grands crus !
|