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- Tu sais le shoegaze c'est un peu spécial comme style de musique mais ça fait des ambiances de fou ! Genre tu t'sens porté dans une espèce de bulle, t'es concentré sur la musique et tu penses à rien d'autre. 'Fin moi, je suis concentrée sur la musique. Et je pense à rien d'autre. Mais avant de dormir, ou quand tu t'poses pour fumer c'est terrible. Tiens passe l'enceinte j'te montre.
J'obéis. Elle prit son téléphone et le connecta à l'appareil, ouvrit une application pour la musique et sélectionna un titre. Souvlaki Space Station, du groupe Slowdive.
- Tiens écoute moi ça, reprit-elle. Ecoute comme c'est doux, comme c'est calme, j'adore... M'enfin c'est quand même connu Slowdive. Tu connais ?
- Non, pas du tout.
Si, totalement. Je connaissais déjà ce groupe et depuis un bon moment d'ailleurs. Mais j'ai répondu non parce que je voulais qu'elle m'en parle. Juste qu'elle parle en fait. Je crois que j'étais tombé amoureux de sa voix avant de tomber amoureux d'elle tout court. Et l'entendre parler musique était ce que je préférais des moments passés avec elle. Elle était du genre à s'intéresser à tous les styles, et avoir une culture musicale plus vaste que Spotify. C'était cette personne qui répondait "j'écoute de tout", et qui écoutait réellement de tout, cette personne qui passait des heures à chercher de nouveaux artistes sur Internet et avoir plus de référence que qui que ce soit, cette personne qui pouvait parler de l'importance des textes tout en écoutant premier degré du très mauvais rap ou du death metal ridiculement gore. Et bordel qu'est-ce que j'aimais ça. Quand elle se mettait à parler, je me taisais et l'écoutais, sans l'interrompre, avec la ferveur d'un croyant à la messe.
Léa et moi nous connaissions depuis 7 mois, et le courant était vite passé entre nous. Nous étions dans la même université, dans la même licence, dans la même classe et nous détestions les mêmes profs. C'est ce qui nous a rapprochés en premier. Il faut dire que c'est souvent comme ça qu'on commence à parler aux gens : en crachant sur d'autres gens. La haine entraîne forcément un rapprochement, et nous n'avons pas fait exception. Mais il en faut plus pour vraiment bien s'entendre avec quelqu'un. Au de-là de la haine, au de-là des sujets de conversation, il faut un vrai sentiment. Et nous l'avons eu avec Léa. Elle et moi, c'était logique. Sans pour autant nous ressembler (dans notre caractère ou dans les références que nous avions), nous nous complétions, en plus encore, nous comprenions. En discutant, entre deux insultes lâchées avec nonchalance à nos détestés préférés, nous parlions beaucoup de nous-mêmes, confessant sans gêne aucune les tracas plus ou moins gros et les moments importants de nos vies, montrant nos cicatrices et nos blessures plus ou moins refermées, nos failles, nos peurs, nos doutes, nos forces, nos espoirs, nos certitudes, laissant dans les mains de l'autre quelques morceaux de notre âme, éparpillés, aléatoires, mais de vrais morceaux. Et chaque soir, après les cours, nous marchions de longues minutes, ensemble, à parler sans s'arrêter, jusque devant chez elle, avant de nous séparer. Et alors je rentrais chez moi, tranquille, le sourire aux lèvres, pensant juste à la discussion que nous aurions le lendemain. Et tout allait bien.
Seulement, les choses ne vont jamais bien très longtemps, et la simplicité de notre relation s'est ébranlée lorsqu'Eros a tiré une flèche sur moi. En réalité la métaphore est incorrecte : ça ne s'est pas fait d'un coup, ça a été au contraire très progressif. Peu à peu je me suis rendu compte que je n'attendais plus ces soirs où on rentrait ensemble, plus seulement en tous cas, mais que je me sentais aussi très mal à l'idée que ces instants aient une fin. Et ce sourire, dont mon visage se parait, n'était plus si tranquille. Je devenais triste, triste de la quitter. Nous étions toujours amis, alors je ne pouvais pas la toucher autrement que tel - et ça m'était déjà pénible. Mais lorsque nous nous quittions, je ne pouvais plus la toucher du tout, je ne pouvais plus ni la voir ni l'entendre. Et je sentais la distance entre elle et moi. Oui, j'étais tombé amoureux. Définitivement.
Voilà pourquoi ce soir-là je lui avais proposé de faire un détour. Je voulais lui avouer. Après tout nous nous comprenions. Nos sentiments étaient clairs l'un pour l'autre. Elle devait déjà savoir, me disais-je. Je l'ai donc emmenée dans un petit parc, pas très loin. Elle comme moi aimions beaucoup la nature, et ce petit écrin vert émeraude en plein milieu de la ville nous ravissait. De grands sapins l'entouraient, formant comme une sorte de forteresse tout autour de nous, épaisse, protectrice. Un bout de ciel tout clair se découpait entre la masse sombre des arbres, un écran bleu nuit grésillant doucement d'étoiles, que nous avions rien que pour nous. Le vent était absent, l'atmosphère était douce, et des cigales murmuraient respectueusement leurs chansons. Un soir de printemps idyllique.
Nous nous étions assis face à face dans l'herbe, et avions commencé à parler comme toujours. Le cadre bizarrement romantique n'avait rien changé de nos habitudes, et la conversation avançait à la normale. Nous parlions de tout, de rien. De nous, du monde. Et c'était toujours aussi agréable. Cependant, un sentiment étrange m'habitait. Comme si je n'étais pas là. Pourtant je me trouvais bel et bien devant elle, concentré sur ce qu'elle disait. En tailleur, ses yeux droit dans les miens (elle me regardait toujours en plein dans les rétines quand elle me parlait), elle continuait de raconter, avec cet entrain qui lui seyait à merveille. Ses lèvres bougeaient vite et mon envie de les embrasser était croissante. Je la dévorais des yeux. Mais ce sentiment - horrible, gelant mon esprit avec tant d'intensité qu'il impactait jusqu'à mon corps - restait, immuable, et je ne comprenais pas. Ma main gauche, posée par terre, tendait des doigts désespérés vers son genou, cherchant le moindre pauvre petit contact. En vain. Elle était si proche et pourtant si loin. Cinquante centimètres entre nous, à peine. Mais la distance semblait énorme. Focalisé sur mon malaise, j'avais fini par ne même plus l'écouter. Je n'y comprenais plus rien. Pourquoi un tel écart ? Pourquoi un si grand gouffre ? En la regardant, elle me semblait inaccessible. L'embrasser, c'était comme vouloir attraper une étoile avec la main. Rien n'y faisait. Peut-être parce que j'avais trop peur ? pensais-je. Mais j'ai quand même essayé.
- Euh, tu m'écoutes ? demanda-t-elle dans un petit rire. T'as l'air paumé.
- Non c'est juste que... J'ai du mal à le dire mais... bredouillais-je.
- Mais ?
- Mais je... je t'aime. Je t'aime et je savais pas comment te le dire. Je t'aime et j'ai peur de faire une erreur. Mais je dois te le dire, c'est trop lourd à porter. J'en ai marre de te voir juste en cours, et pouvoir parler seulement en rentrant chez nous. Je veux te parler tout le temps. Je veux t'avoir pour moi. Je veux pouvoir te toucher et t'avoir dans mes bras, et t'embrasser jusqu'à en mourir. La vérité c'est que je t'aime, que je pense constamment à toi et que je peux plus me passer de toi.
C'est à ce moment là que j'ai compris. Ce sentiment qui me hantait, cette distance que je voyais entre nous, c'étaient la matérialisation du schisme qui s'était produit. Nous ne nous comprenions plus.
- Oh je- bafouilla-t-elle, visiblement très surprise. Je- je m'y attendais pas. Je sais pas trop quoi dire c'est-
Inutile. Inutile qu'elle parle plus, j'avais entendu. Nous ne nous comprenions plus. Ces sentiments nouveaux, qui avaient fleuri en moi, n'ont pas trouvé leurs réciproques en elle. Et sans cela, mes sentiments n'ont pu s'épanouir. Ce n'était pas Eros qui était venu me voir, mais Dantalion. Le démon des amours tristes avait griffé mon cœur pour qu'il attende, qu'il espère, qu'il s'avoue et au final meure tout seul.
Son silence fut la dernière chose que j'entendis d'elle. Après cet infect instant, je la raccompagnai chez elle une ultime fois. Nous marchâmes sans échanger un seul mot, un seul son. Nous ne nous sommes même pas regardés sur le trajet. Devant sa porte, elle me fit face, ses yeux désolés dans les miens, puis détourna le regard et rentra.
Je m'en allai. A chacun de mes pas la distance physique se creusait, de plus en plus, irrémédiablement ; elle n'aura jamais été aussi grande que la distance sentimentale. Jamais je ne me serais douté avoir une vision aussi différente d'elle de notre relation. Pourtant tout était si simple, jusque là. Mais il a fallu que je l'aime. Il a fallu que l'amour vienne empoisonner notre amitié, qui était parfaite. La passion est traitre. Elle est traitre et ne laisse rien derrière. Elle emporte tout, à chaque fois, dans le bon sens comme dans le mauvais. Et pourvu que l'on soit assez immature pour ne pas vouloir réparer les dégâts, on ne finit qu'avec des souvenirs amers, et plus personne autour de soi. Et alors, la distance est infinie.
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