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Deux frères sans enfants, Paul et Jean, le soir, conversent en marchant sur les bords du canal.
- Paul : Qu’est ce qu’être riche ?.
- Jean : Gagner assez pour m’offrir ce que je veux.
- Paul : Quoi que tu gagnes, ton désir croîtra avec tes ressources, tu ne seras donc jamais assez riche…
- Jean : Oui, d’accord, mais disons plus à l’aise
- Paul : C’est pour cela que les riches cherchent à s’enrichir toujours plus, mais la richesse existe !
- Jean : Je te suis, la richesse n’éteins pas le désir, elle épargne du besoin
- Paul : Mais pour mettre à l’abri du besoin, il suffit, comme tu dis, d’être à l’aise, suffisamment, ce qui n’est pas forcément être riche.
- Jean : Être à l’abri du besoin en effet ne suffit pas, la fortune peut être fragile et donc ne pas épargner de l’angoisse de retomber dans le besoin.
- Paul : En effet, nombreux sont ceux qui vécurent et vivent encore pris dans l’angoisse et l’incertitude de l’insuffisance de la subsistance.
- Jean : Tout à fait ! les deux générations qui nous précédèrent n’eurent d’autre souci, d’autre motivation, que d’acquérir l’assurance de la pérennité de la subsistance.
- Paul : Aussi les vit-on entasser, non seulement de l’épargne et parfois investir, mais aussi stocker des denrées, remplir des frigos qui dégorgeaient, et à table jouer la concurrence du diabète et du cholestérol !
- Jean : Leur préoccupation pour nous, leurs enfants, fut essentiellement de nous mener à des situations sûres, quoiqu’elles fussent, pour nous mettre à l’abri du besoin, en effet !
- Paul : Combien, je suis d’accord avec toi, ne comprirent jamais que d’une activité professionnelle, nous pussions attendre autre chose que cette sécurité, et un statut social visible la signifiant.
- Jean : Pour les plus humbles, fonctionnaires ou salariés dans une bonne entreprise, étaient un objectif suffisant, pour les plus ambitieux, un exercice libéral avec sa plaque sur le mur, représentait le summum de la réussite. Que demander de plus ? cela échappait à leur imagination.
- Paul : Exprimer son être, ou se réaliser comme on dit, étaient pour eux une lubie, un fantasme d’immature… quant à la gloire ! de la littérature dédiée à des mégalos.
- Jean : D’ailleurs, en conséquence, ils trouvaient raisonnable de se consacrer à une activité souvent frustrante pour garantir la subsistance, et le reste de leur temps, s’il en restait après les servitudes familiales, à des violons d’Ingres pour distraire de l’ennui, oublier le temps qui passe…
- Paul : …jouer du violon en rêvant d’Itzhak Perlman !
- Jean : Oui mais, ce virtuose du violon est-il riche ?
- Paul : Qui sait ?
- Jean : Je ne pense pas, très à l’aise sans doute, mais pas riche.
- Paul : Voici donc une notion qui mériterait d’être définie…
- Jean : Ton violoniste est payé pour faire ce qui lui plait.
- Paul : Oui, il peut y consacrer tout son temps, et c’est ce qu’il fait. Comme tous les surdoués reconnus animés d’une passion, il bosse sans relâche. Ce qu’il gagne reste en-deçà de ce qu’il produit.
- Jean : Mais la planète n’est pas peuplée que de surdoués, en musique ou autre chose ?
- Paul : Et tous les riches sont loin d’être surdoués !
- Jean : Bien que certains surdoués soient surpayés relativement à ce qu’ils produisent…
- Paul : Je ne te suis pas, là !
- Jean : J’ironise sur l’inflation attachée à certains sportifs…
- Paul : Ah ! d’accord ! alors que d’autres produisent du très utile à autrui en étant seulement à l’aise, c’est ça ?
- Jean : Tout à fait ! je pense à pas mal de chercheurs, de médecins, bosseurs consciencieux et non nécessairement surdoués, mais parfois passionnés, tous très estimables.
- Paul : Qui donc alors peut être riche ?
- Jean : J’enchaînerais en disant : tous ceux qui, surdoués ou non, sont assez disponibles pour se consacrer à ce qui donne du sens à leur vie. Plus de violons d’Ingres compensatoires, uniquement parfois pour s’oxygéner l’esprit.
- Paul : Oui, Einstein jouait du violon et faisait de la voile uniquement dans ce but, pour se détourner sainement de sa monomanie.
- Jean : Il est clair qu’il ne travaillait pas comme toi et moi, les 35 heures ne l’auraient pas concerné !
- Paul : Et j’en déduis qu’être riche, c’est posséder assez de ressources pour disposer de tout son temps et de son esprit délivré de tout souci pour se consacrer à ce qui permettrait à chacun de s’exprimer.
- Jean : La richesse, en somme, c’est le prix de la liberté !
- Paul : Tout à fait ! si j’étais un parent intelligent et responsable, je devrais parvenir à constituer un solde suffisant pour que mes enfants n’aient plus à perdre leur temps à gagner leurs vies.
- Jean : Des rentiers ?
- Paul : Exact ! les intérêts de ce que j’aurais acquis les libèreraient de la contrainte du tâcheron ! ils seraient alors libres de choisir que faire ou ne rien faire, égoïstement ou altruistement. Enfin responsables ! plutôt que conformes et dociles.
- Jean : Hé ! hé ! être généreux parce que je le veux, non parce que j’y suis contraint par devoir ou par fisc interposé… mais ce serait une révolution, ça !
- Paul : Je ne te le fais pas dire ! seul le riche peut s’adonner à l’acte gratuit.
- Jean : Mais de tels riches, car il en existe, sont rarement généreux ! tout au plus troquent-ils leur place au ciel, au cas où…
- Paul : Il faudrait en effet des règles pour contraindre les égoïsmes.
- Jean : Cet égoïsme qui résulte de la peur de perdre même la fortune la plus grande.
- Paul : Car, si elle rejette à l’infini la menace, elle n’annule pas l’angoisse associée…
- Jean : Ni le désir d’éternité, ce désir d’échapper à l’humaine condition, d’être enfin cet unique, premier et dernier, qui serait d’une autre essence et verrait la troupe des autres s’éloigner de lui, rester bien arrière dans le commun magma, tous ceux-là qui n’auraient comme lui été l’élu.
- Paul : Et pourtant, dans quelle solitude infinie son unicité le plongerait ad infinitum !
- Jean : Comme il serait d’une autre essence, cette question n’est sans doute pas pertinente ?
- Paul : Il n’en reste pas moins que cette solitude, pour ceux qui tendent vainement à cela, commence tôt.
- Jean : Et la conscience de ne pouvoir y parvenir malgré tout l’acharnement possible demeure le socle de l’ennui.
- Paul : La seule lutte contre l’ennui reste alors cet acharnement ?
- Jean : Le travail acharné, l’œuvre, ou le Graal,… la religion pour…
- Paul : Les plus fragiles ?
- Jean : Il faut bien admettre l’existence de la possibilité poursuivie !
- Paul : La foi, autrement dit ! une borne à priori, car qui n’est fragile devant l’infini à éprouver en un temps fini ?
- Jean : Et ceux qui n’ont pas la foi ?
- Paul : Des fous bien sympathiques et forts orgueilleux.
- Jean : Des désespérés qui tiennent le choc, puisqu’ils sont sans illusions.
- Paul : Quand tu marches, tu as le choix entre regarder la ligne d’horizon au bout du chemin vers laquelle tu tends, ou plus simplement tes pieds n’avancer successivement que d’un pas.
- Jean : La plupart des athées ne le sont pas. Leur athéisme consiste à ne pas penser à cette question laquelle leur montrerait ce gouffre à leurs pieds. Sauf en des moments cruciaux durant lesquels ils deviennent des croyants de la dernière heure.
- Paul : L’affolement génère cette bribe de foi.
- Jean : Comme le croyant porte sa croix, l’athée porte son désespoir. À la fin, ils sont tous cloués.
- Paul : Alors, pourquoi être riche ?
- Jean : Pour être enfin face à cette alternative.
- Paul : Mais la richesse est souvent douteuse, elle n’a pas bonne presse !
- Jean : Elle résulte souvent des actes barbares d’un ancêtre guerrier qui tapa plus fort que les autres, le père primitif.
- Paul : Les épopées fondatrices sont toujours des conflits entre brutes stupides.
- Jean : Mais sans elles, pas de héros de référence, pas de père fondateur !
- Paul : Bien mal acquis profite toujours aux générations suivantes, qui se sophistiquent jusqu’à la décadence. Les molassons engendrés prouvent la réussite des ancêtres.
- Jean : À quand la brute nouvelle ? désespérante, cette condition de recyclage…
- Paul : Oui, je suis et reste un molasson.
- Jean : Molasson assis sur un tas d’or posé sur une vieille merde…
- Paul : L’argent est sale, dit-on !
- Jean : En renvoi à son acquisition ! car seul le cul est sale, pas le Lotus.
- Paul : Alors, aucune crainte à avoir de devenir riche ?
- Jean : Non, aucune. La seule démocratie admissible est celle où tous seraient riches.
- Paul : C’est mal barré ! je ne suis pas riche. Et toi ?
- Jean : Oui, je ne fous rien.
Alors, Paul sortit son couteau et le planta dans le cœur de son frère.
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