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Retour vers le passé. Nouvelle.

le lundi 13 mars 2006, à 16:38. Posté par MichelB


    Elle rôde autour de la maison délabrée. Ça n’est pas une ruine, du moins pas encore. Quelques vitres brisées, un volet qui pend et qui bat au vent. Le portillon du jardin est entr’ouvert, branlant et de guingois, le bas des planches mangé par la pourriture. Elle se glisse sans chercher à l’ouvrir davantage, de crainte qu’il ne tombe en morceaux. Le jardin est envahi d’herbes qui n’ont pas encore reverdi, hérissé des grandes tiges desséchées de la berce. Un églantier s’y est déjà installé, qui porte encore ses cynorrhodons confits par le gel.
    Elle s’approche du puits, pose les doigts sur bras de la pompe. Elle en ressent le froid, mais aussi la rouille, et peut-être la trace de la dernière main qui l’a actionné, voilà combien d’années? Elle ne peut s’empêcher de le soulever, le bras fonctionne. Le grincement attendu du mécanisme grippé lui fait naître un frisson qui remonte son épine dorsale. Plaisir et tristesse.
    Grand-mère, son petit chignon blanc, son éternel tablier à fleurs noué à la taille. Elle se ressaisit, elle ne veut pas se laisser déborder par l’émotion, pas encore. Elle serre au fond de sa poche l’épaisse clé que le notaire lui a remise. Retarder le moment d’entrer. Elle s’assied sur la margelle et inspecte la façade d’un œil qui se veut technique. Elle voit les ardoises manquantes de la toiture (il faudra vérifier l’état de la volige), elle voit un tronçon de gouttière pendant, peut-être arraché par la neige, fixé à la cheminée ce qui a dû être une antenne de télévision. Au pignon arrivent toujours les câbles de l ‘électricité et du téléphone.
    Et puis, comme ses yeux reviennent sur la façade, elle se prend à creuser ses souvenirs, elle venait ici quelquefois en vacances alors qu’elle était enfant. La porte d’entrée donnait sur le séjour-salle à manger. Comment disait-elle, grand-mère ? ah, oui, « la salle ». Une grande table à rallonges couverte d’une toile cirée, la boîte de caramels qu’elle sortait du buffet, une boîte bleue en fer, hors d’âge ; elle faisait toujours des caramels quand elle savait que j’allais venir.

    Sa pensée va et vient entre les souvenirs et le besoin de contenir son émotion, se vouloir rigoureuse. Elle devine que lorsqu’elle va ouvrir, le choc ne viendra pas de ce qu’elle va trouver. La maison, manifestement, n’a pas été vandalisée, mais elle n’a pas non plus été habitée depuis si longtemps. Elle ne craint pas les araignées, elle sait bien qu’il y en aura. Non, elle essaye de se représenter les meubles rongés, couverts de moisissures blanches ou grises, un couvre-lit souillé par des générations de souris qui en auront fait leur dortoir et leur terrain de jeux, les portes gonflées par l’humidité qui refuseront de s’ouvrir, et puis la poussière, la couche de poussière.
    L’abandon. Comme l’idée de pénétrer dans un ancien squat, c’est l’abandon qui habite cette maison. L’abandon qui lui apparaît sous les traits d’un vieux monsieur voûté, vêtu d’une longue cape de laine grise, la main tremblant sur le pommeau d’une canne, le visage émacié crispé dans un rictus de malade mental…Grand-père ? non, elle ne l’a pas connu, juste des photos fanées dans un album, et les choses que racontait maman.

    Elle a engrangé ici des trésors de bonheur, du moins c’est comme ça qu’elle voit les choses maintenant. Des plages d’exotisme dans une vie rythmée par le collège et la ville, les confidences des copines, les parents toujours pressés, souvent agressifs, leur divorce comme un ver pondu dans le fruit, creusant ses galeries en silence, pourrissant leur couple sans que rien ne transparaisse au regard.
    Chez grand-mère, pas de faux semblants, pas d’enjeux perdus d’avance. Le pur plaisir de se laisser beurrer des tartines grillées. Elle la mitraillait de questions sur autrefois, et grand-mère qui aimait raconter tricotait les récits de sa jeunesse en même temps que ses doigts tricotaient la laine. Grand-mère et son baiser du matin, fleurant bon la savonnette. Les choses simples, le soleil rentrant dans la chambre, les fraises cueillies dans le jardin. Oubliée pour un temps cette carcasse ingrate d’adolescente, ni enfant ni adulte, oubliée la peur aux tripes de se faire sa place dans le monde menaçant.
    Le monde bascule. Elle s’est figée, là, assise sur la margelle du puits, le froid la pénètre, du dehors et du dedans. Le divorce, le déménagement, un père qui s’éloigne avant de disparaître complètement. Grand-mère qui ne peut plus vivre seule et isolée dans ce hameau, qui prend un studio à la ville proche. Des visites devenues rares et brèves, jusqu’au jour où c’est dans une chambre d’hôpital qu’elle lui rend visite. Grand-mère voudrait encore raconter, mais elle laisse ses phrases en suspens, oublie ce qu’elle voulait dire, sourit pour s’excuser, elle ne comprend plus grand chose au monde. Elle est venue avec son ami, son amour nouveau, et elle vit là, dans cette chambre, tremblante, ce moment primordial, unique. Celle qu’elle a tant aimé et qui se prépare à disparaître en train de lui passer le relais à elle, pour qu’elle écrive sa propre histoire d’amour.
    Qu’a-t-elle écrit de sa vie aujourd’hui ? Elle se redresse dans un sursaut, se retrouve en quelques pas devant la porte, introduit la clé dans la serrure, mais la clé ne tourne pas. Elle insiste, elle s’efforce, s’énerve, rien n’y fait. Elle s’écarte un peu, examine la porte, les fenêtres. Elle va essayer de rentrer par le fenêtre de sa chambre, en profitant du carreau cassé. Sa vie, elle la voit comme ça, comme une chambre d’enfant, autrefois lumineuse, aujourd’hui avec une vitre brisée, et l’homme qui n’est pas là pour retrousser les manches et lui aider à rentrer.

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commentaire ( 1 ) (Ajouter un commentaire)
Dago Laborel le vendredi 17 août 2007, à 16:53
magnifique moment

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