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le mercredi 05 mai 2004, à 16:57. Posté par Michel (auteur : Michel Liotard)


Puisqu'il est mal vu de parler d'amour,
Qu'il est interdit d'avoir de l'humour,
Et bien il ne me reste plus
Qu'à mettre un poème connu:
"La charogne" de Baudelaire.

L'abject vous va, le hideux suit,
Moi, l'indignation, ça m'ennuie,
Comme les émotions stériles,
Alors voilà, je vous refile,
"La charogne" de Baudelaire.

Survolée par des mouches à merde,
Rien à gagner, tout est à perdre,
Vous n'y trouverez ni amour,
Ni trace d'humour, soyez sûrs,
"La charogne" de Baudelaire.

Il était bien désabusé,
Même plus envie d'expliquer,
Rassurez-vous, l'amour est loin,
Trouver l'humour, risquerez rien:
Une charogne"... Baudelaire.


SD170404

(Au fond du fond)

*
UNE CHAROGNE

Rappelez-vous l'objet que nous vîmes, mon âme,
Ce beau matin d'été si doux :
Au détour d'un sentier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux,
Les jambes en l'air, comme une femme lubrique,
Brûlante et suant les poisons,
Ouvrait d'une façon nonchalante et cynique
Son ventre plein d'exhalaisons.

Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
Comme afin de la cuire à point,
Et de rendre au centuple à la grande nature
Tout ce qu'ensemble elle avait joint ;

Et le ciel regardait la carcasse superbe
Comme une fleur s'épanouir.
La puanteur était si forte, que sur l'herbe
Vous crûtes vous évanouir.

Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
D'où sortaient de noirs bataillons
De larves, qui coulaient comme un épais liquide
Le long de ces vivants haillons.

Tout cela descendait, montait comme une vague,
Ou s'élançait en pétillant ;
On eût dit que le corps, enflé d'un souffle vague,
Vivait en se multipliant.

Et ce monde rendait une étrange musique,
Comme l'eau courante et le vent,
Ou le grain qu'un vanneur d'un mouvement rythmique
Agite et tourne dans son van.

Les formes s'effaçaient et n'étaient plus qu'un rêve,
Une ébauche lente à venir,
Sur la toile oubliée, et que l'artiste achève
Seulement par le souvenir.

Derrière les rochers une chienne inquiète
Nous regardait d'un oeil fâché,
Épiant le moment de reprendre au squelette
Le morceau qu'elle avait lâché.

Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
A cette horrible infection,
Étoile de mes yeux, soleil de ma nature,
Vous, mon ange et ma passion !

Oui ! telle vous serez, ô reine des grâces,
Après les derniers sacrements,
Quand vous irez, sous l'herbe et les floraisons grasses.
Moisir parmi les ossements.

Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers,
Que j'ai gardé la forme et l'essence divine
De mes amours décomposés !



Charles Baudelaire



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