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Etat de siège (Mahmoud Darwich)

le mardi 09 octobre 2007, à 10:51. Posté par COLLECTIF (auteur : Mahmoud Darwich)




    État de siège (fragments)


    Ici, aux pentes des collines, face au crépuscule
    — et au canon du temps
    Près des jardins aux ombres brisées,
    Nous faisons ce que font les prisonniers,
    Ce que font les chômeurs:
    Nous cultivons l’espoir.

    Un pays qui s’apprête à l’aube.
    Nous devenons moins intelligents
    Car nous épions l’heure de la victoire:
    Pas de nuit dans notre nuit illuminée par le pilonnage
    Nos ennemis veillent
    — et nos ennemis allument pour nous la lumière
    Dans l’obscurité des caves.

    Ici, nul «moi»
    Ici, Adam se souvient de la poussière de son argile.

    Au bord de la mort, il dit:
    Il ne me reste plus de trace à perdre:
    Libre je suis tout près de ma liberté.
    Mon futur est dans ma main.
    Bientôt je pénètrerai ma vie,
    Je naîtrai libre, sans parents,
    Et je choisirai pour mon nom des lettres d’azur…

    Vous qui vous dressez sur les seuils, entrez,
    Buvez avec nous le café arabe
    Vous ressentiriez que vous êtes hommes comme nous.
    Vous qui vous dressez sur les seuils des maisons
    Sortez de nos matins,
    Nous serons rassurés d’être
    Des hommes comme vous!

    Quand disparaissent les avions, s’envolent les colombes
    Blanches blanches elles lavent la joue du ciel
    Avec des ailes libres, elles reprennent l’éclat et la possession
    De l’éther et du jeu. Plus haut, plus haut s’envolent
    Les colombes blanches, blanches blanches. Ah si le ciel
    Était réel [m’a dit un homme passant entre deux bombes]

    Les cyprès, derrière les soldats, des minarets protégeant
    Le ciel de l’affaissement. Derrière la haie de fer
    Des soldats pissent — sous la garde d’un char —
    Et le jour automnal achève sa promenade d’or dans
    Une rue vaste telle une église après la messe dominicale…

    [À un tueur] Si tu avais contemplé le visage de la victime
    Et réfléchi, tu te serais souvenu de ta mère dans la chambre
    À gaz, tu te serais libéré de la raison du fusil
    Et tu aurais changé d’avis: ce n’est pas ainsi
    Qu’on retrouve une identité.

    Le siège est attente
    Attente sur une échelle inclinée au milieu de la tempête.

    Seuls, nous sommes seuls jusqu’à la lie
    S’il n’y avait la visite des arcs-en-ciel.

    Nous avons des frères derrière cette étendue
    Des frères bons. Ils nous aiment. Ils nous regardent
    — et pleurent.
    Puis ils se disent en secret:
    «Ah! si ce siège était déclaré…» ils ne terminent pas leur phrase:
    «Ne nous laissez pas seuls, ne nous laissez pas.»

    Nos pertes: entre deux et huit martyrs chaque jour.
    Et dix blessés.
    Et vingt maisons.
    Et cinquante oliviers…
    S’y ajoute le poème, la pièce de théâtre et la toile inachevée.

    Une femme a dit au nuage: couvre mon bien-aimé
    Car mes vêtements sont trempés de son sang.

    Si tu n’es pluie, mon amour
    Sois arbre
    Rassasié de fertilité, sois arbre
    Si tu n’es pas arbre mon amour
    Sois pierre
    Saturée d’humidité, sois pierre
    Si tu n’es pierre mon amour
    Sois lune
    Dans le songe de l’aimée, sois lune
    [Ainsi parla une femme à son fils lors de son enterrement]

    Ô veilleurs! N’êtes-vous pas lassés
    De guetter la lumière dans notre sel
    Et de l’incandescence de la rose dans notre blessure
    N’êtes-vous pas lassés Ô veilleurs?

    Un peu de cet infini absolu bleu
    Suffirait
    À alléger le fardeau de ce temps-ci
    Et à nettoyer la fange de ce lieu

    À l’âme de descendre de sa monture
    Et de marcher sur ses pieds de soie
    À mes côtés, main dans la main, tels deux amis
    De longue date, qui se partagent le pain ancien
    Et le verre de vin antique
    Que nous traversions ensemble cette route
    Ensuite nos jours emprunteront des directions différentes:
    Moi, au-delà de la nature, quant à elle,
    Elle choisira de s’accroupir sur un rocher élevé.

    Sur mes décombres pousse verte l’ombre,
    Et le loup somnole sur la peau de ma chèvre
    Il rêve comme moi, comme l’ange
    Que la vie est ici… non là-bas.

    Dans l’état de siège, le temps devient espace
    Pétrifié dans son éternité
    Dans l’état de siège, l’espace devient temps
    Qui a manqué son hier et son lendemain.

    Le martyr m’encercle chaque fois que je vis
    — un nouveau jour
    Et m’interroge: Où étais-tu? Ramène aux dictionnaires
    Toutes les paroles que tu m’as offertes
    Et soulage les dormeurs du bourdonnement de l’écho.

    Le martyr m’éclaire: je n’ai pas cherché au-delà de l’étendue
    Les vierges de l’immortalité car j’aime la vie
    Sur terre, parmi les pins et les figuiers,
    Mais je ne peux y accéder, aussi y ai-je visé
    Avec l’ultime chose qui m’appartienne:
    Le sang dans le corps de l’azur.

    Le martyr m’avertit: Ne crois pas leurs youyous
    Crois mon père quand il observe ma photo en pleurant
    Comment as-tu échangé nos rôles, mon fils,
    Et m’as-tu précédé.
    Moi d’abord, moi le premier.

    Le martyr m’encercle: je n’ai pas changé
    Que ma place et mes meubles frustes,
    J’ai posé une gazelle sur mon lit.

    Et un croissant lunaire sur mon doigt,
    Pour apaiser ma peine.

    Le siège durera afin de nous convaincre de choisir
    Un asservissement qui ne nuit
    Pas en toute liberté!

    Résister signifie: s’assurer de la santé
    Du cœur et des testicules, et de ton mal tenace:
    Le mal de l’espoir.

    Et dans ce qui reste de l’aube je marche vers mon extérieur
    Et dans ce qui reste de la nuit, j’entends le bruit des pas en mon intérieur.

    Salut à qui partage avec moi l’attention à
    L’ivresse de la lumière, la lumière du papillon dans
    La noirceur de ce tunnel.

    Salut à qui partage avec moi mon verre
    Dans l’épaisseur d’une nuit débordant les deux places:
    Salut à mon spectre.

    Pour moi mes amis apprêtent toujours une fête
    D’adieu, une sépulture apaisante à l’ombre des chênes
    Une épitaphe en marbre du temps
    Et tours je les devance lors des funérailles:
    Qui est mort… qui?

    L’écriture, un chiot qui mord le néant
    L’écriture blesse sans trace de sang.

    Nos tasses de café. Les oiseaux les arbres verts
    À l’ombre bleue, le soleil gambade d’un mur
    À l’autre telle une gazelle
    L’eau dans les nuages à la forme illimitée
    Dans ce qu’il nous reste
    Du ciel. Et d’autres choses aux souvenirs suspendus
    Révèlent que ce matin est puissant splendide,
    Et que nous sommes les invités de l’éternité.



    Mahmoud Darwich

    http://mahmoud-darwich.chez-alice.fr/


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commentaires ( 5 ) (Ajouter un commentaire)
Dago Laborel (rivages et tombants) le mardi 09 octobre 2007, à 14:54
superbe poème, merci de nous le faire connaitre, une précision : a t il été écrit directement en français ou traduit de l'arabe comme le ferait penser la consultation des liens consacrés à ce poète ?

Collectif le mardi 09 octobre 2007, à 15:15
Traduit de l'arabe. Le lien vient d'être ajouté.

belady (myriam ) le mardi 09 octobre 2007, à 16:45
mahmoud darwich, homme de justice et de paix, ..bien merté, bravo

Michel (Signes de Vie) le mardi 09 octobre 2007, à 16:59
Lu, relu, et relu encore ...! Chapeau!

Almostakbil le jeudi 28 août 2008, à 00:44
Mahmoud Darwich, un des derniers géants de la poèsie, est décédé le samedi 9 Août 2008. Que son âme repose en paix. Merci Collectif

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